Les liens invisibles

             En parlant de liens, nous pensons surtout à ceux qui nous attachent à autrui, qui aliènent une partie de notre liberté, qui nous créent parfois des problèmes, voire des ennuis. Nous oublions souvent ces liens humains qui nous apportent la joie et la sécurité, qui déterminent des motivations, qui donnent un sens à notre vie ....
             C'est comme dans un mariage où chacun des conjoints pense plus aux avantages qu'aux inconvénients de la vie d'un couple. C'est comme dans une société où chaque citoyen préfère avoir le plus possible de droits en acceptant le moins possible de devoirs.

             Nous sommes, malgré nous, liés les uns aux autres.
             Nous avons besoins de nos amis, de notre famille, de notre groupement professionnel, de notre société, de notre patrie et même du monde entier, de loin ou de près, sans compter la nature, la faune et la flore. Nous sommes liés non seulement au présent, mais aussi au passé et au futur de cet univers.
             Nous bénéficions du progrès de la science, de l'amélioration de notre confort physique, tout en étant indirectement responsable de la pollution de l'environnement et de l'augmentation des troubles mentaux.

             Dans son discours de Noël 1965, le professeur Julian d’Ajuriaguerra, Directeur de l'Hôpital psychiatrique de Bel-Air, s'adressa ainsi aux autorités genevoises invitées à cette fête, en se mettant du côté de ses patients : "Nous sommes le miroir impudique de vos propres conflits".

             Malheureusement, constata le Professeur, les gens ne voient que le côté négatif de ce miroir, c'est à dire la peur, l'agressivité qui est en chacun de nous. Au fond, nous craignons les "fous", nous les haïssons parce que nous avons peur de notre propre agressivité.
Nous la projetons sur eux, croyant pouvoir l'éliminer en les excluant.

             Nous devons comprendre, selon le professeur J. de Ajuriaguerra, qu'il y a en chacun de nous quelque chose de fragile, d'instable, et qu'il suffirait de peu de chose pour ébranler cet équilibre dont nous nous prévalons. Les patients, croit-il, pourraient nous aider à accepter notre propre faiblesse (1).

             C'est en prenant conscience de notre vulnérabilité que nous pouvons nous améliorer (2), que nous arrivons à établir une communication authentique avec nos malades, à former ces liens d'empathie ( ou de compréhension et de sympathie réciproques ) qui rendront notre travail quotidien moins ennuyeux et moins ingrat, donc plus intéressant et plus valorisant.  

            T. L.-D.
            Printemps 1982.

             (1) Harold SEARLES, qui forme des analystes à Washington, va plus loin. Pour lui, la psychothérapie est une relation où deux individus, soignant et soigné, tentent de s'aider mutuellement ( Cf. son dernier livre "Le Contre-transfert" traduit par B. Bost, Gallimard 1981 )
             (2) "L'humilité est le commencement de la sagesse" ( Confucius ). 
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            NOTA : Cet article inaugure le No 1 du Bulletin « LE LIEN », organe mensuel d’information du Service Universitaire de Psycho-gériatrie.


                 Préface du Directeur du Service Universitaire de Psycho Gériatrie :

           Chères collaboratrices, chers collaborateurs,

            Je suis heureux de saluer la naissance du LIEN. Ce bulletin interne comble une lacune. Depuis longtemps, je rêvais d'une telle réalisation, appelée à mieux réunir les diverses structures du Service Universitaire de Psychogériatrie.
            Mettre en valeur les réflexions des membres de l'équipe, susciter une émulation, favoriser l'esprit de corps, informer sur les évènements de nos institutions, tels sont les objectifs de cette publication périodique.
            L'importance la plus grande à mes yeux est d'affermir le sentiment d'appartenir à un Grand service dont les institutions sont certes dispersées, mais dont la politique à l'égard de la prise en charge psychogériatrique est uniforme.
            J'exprime ma reconnaissance à Monsieur Tuê LE-DINH pour son initiative, ainsi qu'aux membres du Comité de rédaction …
            Je leur souhaite une pleine réussite dans leur entreprise.

            Prof. Jean WERTHEIMER
            Prilly, avril 1982

            NOTA : Le regretté Prof. Jean Wertheimer, né en 1932, est décédé en novembre 1999, un peu plus d'un an après sa retraite.

                                    Une note du Bulletin "Le Lien"

                                       BILLET DE LA REDACTlON

            Un infirmier, que j'ai connu il y a des années au Servive Universitaire de Psychiatrie de Lausanne, actuellement à quelques mois de la retraite, m'a dit en souriant dans le corridor d'une division gériatrique :
            "- Vous croyez que nos malades ont besoin encore de la psychologie ? 
             - Bien sûr, répondis-je en souriant aussi, vous ne voyez pas que notre hôpital porte le nom d'Hôpital Psycho gériatrique ? Pas seulement les malades, mais auusi le personnel, tout le monde en a besoin."

             C'est que la plupart des gens, même les milieux informés, ne voient qu'une partie de la définition de la psychologie.
             Ils croient que faire de la psychologie c'est "agir sur les patients", comme certains prétendent que la psychiatrie consiste à «influencer la destinée" des malades ! 
             La psychologie a pour but primordial d'étudier le comportement des êtres humains pour "mieux les comprendre", afin de 'mieux les aider", qu'il s'agit des enfants, des adultes ou des personnes âgées. Car chaque âge a ses caractéristiques, ses désirs et ses besoins différents.
             L'article de Mlle M.B. constitue dans ce contexte, un acte psychologique, car faire de la psychologie c'est aussi "laisser parler son cœur". 
              De même pour la philosophie, certaines personnes croient qu'elle sert à modifier les idées, à changer la société, le monde, mais pour d’autres, c’est simplement l'étude des conceptions humaines de la vie, pour "mieux vivre leur vie", afin de "mieux servir leur prochain". Car si on n'est pas plus au moins bien "dans sa peau", il est difficile de "soigner" convenablement les autres (Voir plus loin l’article sur "Les relations interpersonnelles").

            La Rédaction. 

                      

            Site de Cery ( Plaque se trouvant sur le mur de l'Hôpital de Cery, longeant le chemin conduisant à l'Hôpital Psycho-Gériatrique). Flèches indiquant les entrées principales des deux hôpitaux. 

                               

                                                  Un poème pour l’ "ECHANGE" 

            (Bulletin d'information mensuel du Service Universitaire de Psychiatrie de Lausanne)

             En souvenir de la Soirée cinématographique du 4 février 1969  à la Clinique psychiatrique universitaire de Prilly-Lausanne. 
             Poème dédié au personnage invisible du court-métrage "EPHEMERE AURELlE".

            Aurélie ! Aurélie ! Toi qui te renies.
            Toi qui - (in)consciemment - vis dans tes phantasmes impies :
            "Toujours obsédée par des femmes maléfiques,
            te délectant de leurs transmutations symboliques :

            Femme-valise, femme-tour,
            traînant à la gare déserte, dans l'enceinte d'une cour,
            sur une mer sans vagues, dans un cimetière sans peupliers
            où gisent pieds et mains coupés,
            où se tortillent des sirènes enchaînées,
            où s'enroulent des serpents aux dents de papier.

            Femme-cyclope, femme-multibras,
            femme avec face-à-main au bout du bras.
            Le seul homme de cet univers fantaisiste c'est le martyr saint Jean-Baptiste,
            victime - le sais-tu? - d'une femme maléfique !

            Aurélie ! Aurélie !
            Quelle mouche te pique ?
            Face au miroir - à toi - tu te détestes,
            n'osant pas reconnaître l'agressivité que tu manifestes
            à travers le tracé de ta plume impunie.

            Ton identité, tu la cherches en vain,
            ne pouvant être intégrée dans ce rôle humain
            d'une femme simple acceptant son sexe.

            T'identifiant à Psyché - âme déchue - tu te complexes,
            te détruisant
            en te castrant,
            flirtant avec Thanatos et repoussant Eros,
            t'édifiant des murs et t'entourant d'enclos !".

            Aurélie ! Aurélie !
            Toi qui t'enfermes et qui a peur qu'on te délivre enfin,
            comme si l'on attente à ta vie! !

            N’étant qu'un observateur,
            je ne vois pas d'autre chemin :
            "Toi qui façonnes les chaines qui te lient,
            n'attends point des autres qu'ils te délient.
            C'est en te délivrant toi-même que tu découvriras la Vérité
            simultanément que le Bonheur et la Sécurité".

            Le poète malgré lui,
            L.-D. T.
            Cery, le 5 février 1969. 

                               Miroir transformant en : Femme-cyclope - Femme-tour ...

                                  Femme-tour - avec les miroirs réflétés - dans un cloître ...

                        Femme enfermée dans une valise, dans une gare déserte ...


                                  Autoportrait d'Aurélie - Cimetière aux mains coupées ...  

                                 Sirène enchaînée - Anne prie - St Jean Baptiste arrive ...

                            Le buste -  La  sirène capturée  -  La lune au pied de l'arbre ...