Les relations interpersonnelles

            Au début de mon affectation au Service Universitaire de Psycho-Gériatrie (1982), une Infirmière-chef m'a demandé si je pouvais organiser de temps en temps un colloque sur le thème des "Relations humaines", dans le but implicite d'amé­liorer le fonctionnement de son équipe et d'y aplanir certains conflits éventuels.
           Je lui ai répondu que c'était possible. Puis après réflexion, J'ai refusé de le faire, en arguant du manque de temps et de compétence. Mais au fond, j'ai eu peur de "me mouiller" et j'ai ressenti une certaine honte de ma dérobade.

            Avec la parution de notre nouveau Bulletin d'informa­tion "Le Lien", je vais pouvoir rattraper cette attitude trop prudente en y exposant un certain point de vue psychologique basé sur mes expériences personnelles et professionnelles.

            Il y a une douzaine années, Mlle A. L. une infirmière chevronnée, a soulevé cette question qu'elle a intitulée "Le malaise de l'époque", en trouvant deux raisons principales :
            La première, c'est que nous ne savons pas toujours ce que nous faisons en général, et que ce sont cette ambivalence et ces incertitudes qui créent le malaise.
            La seconde vient de notre manque de patience et de persévérance. Tant en science physique qu'en médecine psy­chiatrique, il nous faudrait encore des générations pour découvrir les mystères de l'univers et de l'être humain. Mais nous voulons aller trop vite. Il faudrait que "ça bouge", on voudrait "tout" guérir!

            J'étais entièrement d'accord avec ces deux arguments avancés par Mlle A. L. Un défaut de motivation ou une fausse motivation peut engendrer un profond malaise. Tout comme l'illusion du "savoir" et l'impuissance du "pouvoir" ‑ une autre illusion ‑ amènent au doute de soi et à la défiance des autres.

            Mais quand elle conclut par ces mots : "Le malaise se niche au fond de nous mêmes ; à mon idée, il est voulu par Dieu notre créateur, car sans ce malaise profond, l'humanité n'évoluerait plus", je ne fus d'accord qu'à moitié, à savoir la première partie de la phrase : "Le malaise se niche au fond de nous-mêmes".
            Il s'avère que le malaise vient plus de l'intérieur de chacun de nous que du monde extérieur. Mais cela dépend des cas et des situations, suivant divers contextes.

            Mon hypothèse est que nous sommes solidaires les uns des autres, étant interdépendants, et que l'être humain ne peut pas s'affirmer, ni atteindre sa maturité optimale sans avoir des contacts avec autrui, sans se débattre dans maints conflits avec les autres. Dans cette optique, le malaise est conçu comme la conséquence d'un trouble dans les relations humaines. Voici le développement de ce point de vue que j'ai déjà abordé en 1970 (dans "Echange" bulletin de l'hôpital de Cery) dont voici un extrait :

           " . . . . .   En effet, les malades dits "mentaux" sont en général et avant tout "malades" dans leurs relations interpersonnelles.

            Le névrosé "n'est pas bien dans sa peau" parce qu'il se sens mal à l'aise dans son rôle, mal à l'aise vis-à-vis des autres.

            Le psychopathe joue son rôle, parfois avec désinvol­ture face à autrui, parce qu'il a tendance à escamoter ses conflits. Mais il est mal à l'aise à l'égard de lui-même ( on peut tromper les autres, mais on ne peut pas tromper soi-même ), et pour se justifier quand même, rejette ses fautes sur autrui.

            Le névrosé souffre de ses difficultés. Le psycho­pathe évite la souffrance en faisant souffrir les autres.

            Le schizophrène "vit hors de sa peau", fuit le monde extérieur par crainte aussi de cette souffrance et par peur des autres. Mais sans contact humain, son affecti­vité s'appauvrit, sa personnalité se dévitalise, se désor­ganise comme une plante qui s'étiole, qui se dessèche loin des rayons du soleil.

            À l'opposé, par peur de la solitude, par crainte de n'être pas aimé, l'abandonnique s'accroche au monde, se colle à autrui, vit de l'affection des autres, envahissant, dévorant, comme ces plantes parasites qui étouffent même les grandes cimes. Chaque fois, lorsqu'il est privé de cette "nourriture humaine", l'abandonnique régresse facilement dans la psychose ou tombe fatalement dans le suicide ...

            Dans le monde actuel, tant sur le plan individuel que social, national ou international, "l'enfer c'est encore les autres" (1). C'est par rapport à autrui que vient le malaise. Il est tendancieux de prétendre que "le malaise est voulu par notre Dieu créateur, que sans ce malaise profond, l'humanité n'évoluerait plus". C'est bien commode de rejeter notre trouble psychique sur notre Créateur, car comme sur le plan physique, le malaise fait fonction de signal d'alarme. C'est normal quand le malaise est passager.

            Mais quand ce malaise évolue vers la chronicité, devenant plus intense jusqu'à paralyser plus ou moins l'être humain, perturber son contact avec autrui, et l'empêcher de donner son rendement optimal au travail, alors nous arrivons tout simplement à une définition de la névrose en général. Le malaise ne nous est utile que dans la mesure où il nous incite à une introspection de nous-mêmes, révélant notre manque de tolérance et nos éventuelles difficultés d'adaptation au milieu ambiant, nous permettant enfin un ajustement adéquat.

            Mais la plupart des gens s'accommodent de leur malaise, ignorant que c'est une perte d'énergie et de vitalité. Les uns se résignent en le considérant comme normal ou originel. Les autres se révoltent ‑ activement ou passivement ‑ en accusant les tiers, la société, les étrangers, voire le monde entier. Ces gens peuvent être instruites, savants, riches, puissants en divers domaines, mais au fond d'eux-mêmes ce malaise persiste, lancinant, comme un cancer qui ronge, qui attend le moment vulnérable de moindre résistance de leur psychisme pour se manifester. "J'ai une dépression" devient une expression courante. Cette "maladie" aux multiples visages n'épargne ni le chef d'état, ni le religieux, ni le milliardaire, ni le berger, ni le clochard, même pas le psychiatre et le psychologue. Cette énumération montre que le malaise est un trouble commun dans toutes les classes sociales, dans toutes les professions et même chez les sans métiers.

            Pour en prendre conscience, il faut comprendre la nature et l'origine de ce mal du siècle. Le malaise vient en général de la méconnaissance des autres. La méconnais­sance des autres vient de la non‑connaissance de soi. On est méfiant, agressif, parce que consciemment ou incons­ciemment on a peur de l'autre. On a peur de l'autre et/ou même on méprise l'autre parce qu'on se sous‑estime ou se surestime par rapport à autrui. Défiance de soi ou senti­ment de toute-puissance sont les extrêmes manifestations d'une peur de soi. La peur de soi provient de la peur des autres. Pour pouvoir trancher ce cercle vicieux, il faut être capable de "sortir de soi" (2). On reste prisonnier de soi tant qu'on ne pense et n'agit qu'en fonction de soi. S'accu­ser soi-même ou accuser les autres, subir ou dominer l'entou­rage ne sont que deux pôles opposés de dépendance d'autrui.

            Il s'avère vain de lutter contre ce trouble aux imbrications complexes ( psychique, physique, sociale voire morale, car l'action rique de susciter chez certains des sentiments de culpa­bilité intenses ).

            Le malaise ne peut se dissiper, comme le soleil qui chasse les brumes du printemps, que quand on est conscient de son égocentrisme, que quand on arrive à se mettre à la place d'autrui, et surtout quand on peut retourner ces mots célèbres de J. P. SARTRE pour se dire à soi‑même : "L'amour c'est les autres".

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            (1) "'L'enfer c'est les autres" dans "Huis‑clos" de J. P. SARTRE.
            (2) "Sortir de soi" correspond, dans le langage de Jean PIAGET à "se décentrer", sortir du centre, de son égocentrisme. Il ne peut pas avoir de possibilité de "décentration", partant de socialisation, sans "réversibilité" et sans "réciprocité". CONFUCIUS, un philosophe du VI e siècle avant l'ère chrétienne a laissé ce simple proverbe: "Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on vous fit" ("Entretiens").

                    HOPITAL GERIATRIQUE DE PRILLY (Service Universitaire de Psycho-Gériatrie)

 

                                           Photo prise par LDT  ( Entrée Route du Mont Prilly-Lausanne )