Paradoxe et Double lien

            Dans son introduction à l'ouvrage "Paradoxe et contre-paradoxe" ( publié en 1975 à Milan ), Mara SELVINI PALAZZOLI, fondatrice du Centre pour l'étude de la famille en Italie, conclut, la fin de la page 16 ( traduction française, 1978, Editions E.S.F. Paris ) :

            "Et finalement, une telle épistémologie permet de surmonter le dualisme cartésien dont la persistance est désormais un obstacle plutôt qu'une aide pour le progrès. En effet, lorsqu'il apparaît que dans un circuit systémique chaque élément est inséré et qu'il inter-agit avec sa totalité, les dichotomies organique-psychique ou conscient-inconscient perdent toute leur signification ".

            Ce langage n'est pas loin de celui des mystiques et des physiciens de la physique moderne ( Cf. notre exposé précédent sur 
Le Paradoxe ). Et pourtant, Mara SELVINI n'est pas près de sortir de l'auberge malgré sa prudence, exprimée dans la préface du livre : " ... ce qui s'avère le plus intéressant pour le lecteur, écrit-elle, c'est ce que nous faisons plutôt que ce que nous pensons ( c'est elle qui a souligné ces deux mots  - en italique ) devant la transaction schizophrénique ( op. cit. , page 10 ).
            Or ce que nous pensons peut avoir aussi son importance. Le fait de trouver que le double lien est la communication paradoxale qu'on relève avec la plus grande fréquence dans les familles de patients schizophrènes n'a rien d'imprévisible. Mais soutenir que le double lien est à l'origine des troubles schizophréniques, c'est tout simplement prendre la conséquence pour la cause, et tomber ainsi dans un réductionisme dualiste ! ... Cette théorie batesonienne risque parfois de désorienter le thérapeute dans la formulation de son diagnostic et dans la conduite de sa thérapie.

            Comme contribution, nous allons essayer de revoir, dans une autre perspective, cette notion du double lien en relation avec le paradoxe. 

             Paradoxe et Ambivalence :

            C'est le raisonnement dualiste qui engendre le cloisonnement ( ou le "clivage" qu'on attribue au comportement psychotique ). Par exemple, l'ambivalence dans l'approche psychanalytique et le paradoxe dans l'approche systémique, sont traités comme deux notions distinctes. Or, il n'y a pas d'ambivalence sans paradoxe comme il n'y a pas de paradoxe sans ambivalence. Le paradoxe peut être une défense contre l'ambivalence, comme l'ambivalence peut être une conséquence du paradoxe ( et vice-versa ). La séparation des deux aspects d'un même dynamique ( intra et aussi extra psychique en interaction constante ), provient d'un raisonnement dualiste qui a l'habitude de considérer à part ( ou privilégier fortement l'un ou l'autre) le coeur et l'esprit ( sans parler du corps) ou le domaine de l'intellect et celui des affects. Le paradoxe est souvent vu comme un trait d'esprit, une opération intellectuelle, tandis que l'ambivalence est considérée comme une manifestation du coeur, un comportement affectif souvent confondu avec un acte d'indécision ou de versatilité.

            Si l'esprit a ses tournures insaisissables, le coeur peut avoir ses raisons insondables. Il est naturel et humain qu'une personne puisse aimer son père et puisse aussi le haïr comme une autre adorer sa
femme et la détester. Pourtant la plupart des systémiques tiennent le paradoxe pour "pathogène" comme l'ambivalence chez bon nombre de psychanalystes.

            Double lien ou double contrainte :

            Le groupe de Palo-Alto, dont Gregory BATESON est le chef de file, attribue au double lien l'origine de la schizophrénie. C'est une situation de communication dans laquelle l'individu reçoit à la fois deux injonctions contradictoires telles que s'il obéit à l'une, il est forcé de désobéir à l'autre. Un enfant soumis par ses parents à des impératifs de ce genre peut devenir schizophrène et son comportement considéré comme"fou", n'est alors qu'une tentative d'échapper à cet état conflictuel inconfortable et stressant. Dans cette optique, BATESON élabora une séduisante théorie de la communication et de l'évolution croyant renverser nombre d'idées reçues avec une nouvelle épistémologie ( in "Behavioural Science",Vol l,No 4,1956, reprise dans "Steps to an Ecologie of Mind", Chandeler Publishing Co New York, 1972, traduit en Français sous le titre "Vers une écologie de l'esprit", Editions du Seuil, Paris 1977 ).

            Considérer la schizophrénie comme mode de défense ( notons que la notion de "schizophrène" est plus élargie aux U.S.A. qu'en Europe) n'est pas nouveau. Eugène BLEULER, en a eu l'intuition en introduisant en 1911 le terme de schizophrénie en remplacement de celui de démence précoce. Il plaça ce trouble psychotique dans les aléas de l'expérience humaine commune:"Même les personnes normales, écrit il, présentent un certain nombre de symptômes schizophréniques lorsqu'elles sont préoccupées émotionnellement, particulièrement inattentives, ou lorsque leur attention est concentrée sur un seul sujet préoccupant ... "( Monographie "Dementia praecox oder die Gruppe der Schizophrenien", paraissant dans le Manuel de Aschaffenburg ).

            La théorie de la "double contrainte" fait penser à celle de traumatisme en Europe et celle de frustration aux U.S.A. La plupart des psychologues et des psychanalystes des deux Mondes croient que les traumatismes ou les frustrations subies pendant l'enfance sont à l'origine des névroses et des psychoses.
            On ne peut nier certains symptômes évidents. Mais cela ne suffit pas pour en faire une théorie générale, car il y a aussi des cas où un traumatisme ou une frustration peuvent être bénéfiques à l'évolution de la personnalité.

            Le devenir d'un être humain implique un apprentissage dans des conditions diverses. Croyant le protéger à tout prix des heurts de l'existence, en l'élevant dans du coton pendant l'enfance, en accédant à ses désirs immédiats pendant l'adolescence, en lui évitant tout conflit à l'état adulte, cette éducation ne réussit qu'à produire des "enfants gâtés", des "chiffes molles" sans personnalité. En ne s'habituant pas dès le début aux aituations de la double contrainte ( ou double lien) avec ses parents, comment l'individu pourrait-il affronter plus tard, non seulement de doubles mais de triples et même de multiples contraintes existentielles ( intégration à la vie scolaire, professionnelle, familiale, sociale, etc,. ) ?

            Nature du changement :

            Dans ce contexte, le changement observé chez le patient de l'approche systématique n'est qu'une modification de son comportement par suite du changement d'attitude du thérapeute. Le fait de faire partie du système avec le patient et sa famille, en y subissant et en contrôlant les diverses interactions, en n'essayant pas de faire cadrer les symptômes perçus avec une théorie toute faite ou un code d'interprétation rigide, le thérapeute obtient facilement la collaboration et la confiance du consultant qui ne le considère pas comme un antagoniste ou le subtitut d'une autorité ( L'ancien "médecin de famille" faisait parfois de la thérapie systémique sans le savoir, comme Monsieur Jourdain de la prose ).

            Cependant, il s'avère vain de lutter contre le paradoxe qui reste toujours là où il est malgré les modifications du comportement présent et qui va résurgir dans les situations à venir. "Prescrire un paradoxe en réponse à un paradoxe" revient à croire qu'un contre-transfert peut abolir un transfert. En psychiatrie, cette technique n'est pas nouvelle. Dans certains cas d'insomnie, les malades sont forcés de rester en éveil durant toute la nuit ( cure d'agrypnie ). D'autres cas d'anorexie sont laissés en observation, sans qu'on impose aucune sorte de nourriture. On fait régresser encore des psychotiques en régression ( par médicaments ou cures spécifiques ), espérant qu'en les "remettant à zéro", ces derniers auraient plus de chance à restructurer leur psychisme !

            Dépassement du paradoxe :

            G. BATESON distingue une "métacommunication" d'une communication verbale courante " en faisant remarquer que les deux formes de relation appartiennent chacune à une logique différente ". Le fait, dans la situation du double lien, de dire "qu’une injonction secondaire contredit la première à un niveau plus abstrait" est une erreur épistémologique, surtout en se reférant aux types logiques de B. RUSSEL. Car pour ce mathématicien et philosophe "il n'y a pas de réelle contradiction entre les propositions de types logiques différentes". WITTGENSTEIN l'a d'ailleurs confirmé dans son "Tractatus philosophicus". Pour nous, c'est comme si on parle de paradoxe entre la logique du coeur ( des affects ) et celle de l' esprit ( de l'intellect ). C'est pourquoi on n'arrive pas à sortir du paradoxe et par là à "comprendre" la schizophrénie ! Parce qu'on tourne en rond, pris dans un cercle vicieux. Bertrand RUSSEL écrit ( dans l'"Histoire de mes idées philosophiques", Gallimard, Paris ) : "Il apparaît que tous les paradoxes logiques présentent une sorte de référence à soi, réflexive, qui doit être condamnée pour la même raison: à savoir qu'elle comprend comme membre d'une totalité quelque chose qui se réfère à cette totalité, qui ne peut avoir un sens défini que si la totalité est déjà achevée ... Si l'on veut éviter les cercles vicieux, il faut que chaque fois qu'on parle d'une totalité pour définir un objet, cet objet ne puisse pas faire partie de la totalité en question".

            Or, on oublie souvent que l'individu est "un être en devenir" dans un monde loin d'être parfait. Bien que l'être humain soit lié au monde et que le monde soit "le reflet de la communauté humaine, il s'avère difficile et inexact de définir le monde à partir de l'individu comme de vouloir comprendre l'individu en extrapolant le monde. Toute forme de réductionnisme entraînerait le dualisme ou plutôt c'est le dualisme qui mènerait au réductionnisme avec les paradoxes inhérents.

            CONCLUSION :

            Malgré quelques difficutés à définir certains concepts, il faut reconna!tre que l'approche systémique de la thérapie familiale a fait beaucoup de progrès avec une perspective optimiste et prometteuse. 
            Pour nous, ce qui fait actuellement le succès de cette méthode, c'est l'intégration du thérapeute, du patient et de sa famille dans un système où le premier joue le rôle de "participant", et non pas d'observateur et d'interprétateur. Car comme dans la théorie quantique,"nous ne pouvons jamais connaître précisément à la fois l'instant auquel un événement se produit et l'énergie qu'il met en jeu". Et s'il est désormais nécessaire d'inclure la conscience humaine dans la description du monde, et si une complète participation de l'être entier est indispensable dans la connaissance spirituelle, l'intégration du thérapeute dans le système s'avère primordiale pour tout acte thérapeutique.
            Quant à la notion du double lien qui soutient la théorie batesonienne, nous pensons qu'elle a aussi sa valeur particulière tant qu'elle ne prétend pas être le meilleur des points de vue. 
            De notre côté, le fait de renverser la position de BATESON n'éclaircit en rien le mystère de la schizophrénie, dont le paradoxe détient probablement la clé magique.

            L.D.T.
            Prilly - Lausanne 
Printemps 1984.

            POSTFACE

            En Août 1969, au cours d'un symposium sur la double oontrainte, sous les auspices de l'American Psychological Association, Georges BATESON a donné une conférence dans laquelle il a revisé sa théorie première sur l'étiologie de la schizophrénie :

            "Notre premier exposé ( 1956 ) de la double contrainte contenait de nombreuses erreurs dues tout simplement au fait que nous y traitions de la double contrainte comme s'il s'agissait d'une chose et comme si une telle chose pouvait être comptabilisée. C'était là, évidemment, pure absurdité. 
             La théorie de la double contrainte affirme que l'expérience du sujet ( celui qui adopte une double perspective "a double take" ) joue un rôle important dans Ia détermination des symptômes schizophréniques et des structures de comportement similaires comme l'humour, l'art, la poésie, etc. On notera que notre théorie n'établit pas de distinctions entre ces sous-espèces. Pour elle, rien ne peut permettre de prédire si un individu deviendra clown, poète ou schizophrène, ou bien une combinaison de tout cela. Nous n'avons jamais affaire à un seul et unique syndrome, mais à un "genre" (genus ) de syndromes, dont la plupart ne sont pas habituellement considérés comme pathologiques."
             (Gregorie Bateson  "Vers une écologie de l'esprit", Edition du Seuil, Paris, 1980, pages 42-43).

            Gregory Bateson est un anthropologue, psychologue, épistémologue américain, né le 9 mai 1904 à Grantchester au Royaume-Uni et mort le 4 juillet 1980 à San Francisco.
Troisième fils du généticien William Bateson, qui l'a prénommé Gregory en souvenir du moine autrichien Gregor Mendel dont il a fait connaître les découvertes au Royaume-Uni.
            Dans sa jeunesse, Gregory est tout particulièrement influencé par la lecture du poète William Blake et de l'écrivain satiriste Samuel Butler.
Initialement voué à la zoologie, en 1924, suite à un voyage aux Galapagos, Bateson décide de devenir anthropologue. II fait des études à l'université de Genève et à Cambridge où il obtient un Bachelor of Arts en Sciences Naturelles en 1925 et un Master of Arts en Anthropologie en 1930.
Influencé par la cybernétique, la théorie des groupes et celle des types logiques, il s'est beaucoup intéressé à la communication (humaine et animale), mais aussi aux fondements de la connaissance des phénomènes humains. Il est à l'origine de ce que l'on appelle l'école de Palo Alto.

            Tour à tour anthropologue, éthologue, zoologue, il occupe une place singulière dans les sciences humaines. Son union avec l'anthropologue américaine Margaret Mead (rencontrée en 1932) les amène à observer deux ans durant la culture balinaise. Déjà, son intérêt se porte sur les relations entre les individus. Il divorce de M. Mead en même temps qu'il s'éloigne de l'anthropologie, pour s'intéresser à ce qui restera son cheval de bataille : la communication.

            En 1942, il découvre la cybernétique et les fondements de l'approche systémique, qui mettent l'accent sur l'interdépendance des parties d'un système, que ce soit en mécanique, en biologie, en économie ou dans les relations humaines. Installé en Californie, il réunit autour de lui des spécialistes de différentes disciplines (mathématiciens, psychiatres, biologistes, etc.) au sein de l'école de Palo Alto. G. Bateson peut alors initier son grand projet : appliquer la démarche systémique aux sciences sociales et à l'étude des communications. En 1956, l'école se fait connaître par sa théorie du « double lien » ( double bind ), à l'écho considérable. Par la suite, reconnaissant son erreur fondamentale, il s'éloigne peu à peu de Palo Alto, et sa passion de la communication animale l'amène à étudier dauphins et autres poulpes.

            Partout, Bateson introduit les idées de la cybernétique (circuits, feed-back) et de la philosophie analytique (Russell, Whitehead, Wittgenstein) ; notamment la théorie (horizontale) des systèmes - qui formalise le fonctionnement des ensembles -, et la théorie (verticale) des types logiques - ou niveaux de généralisation permettant d'avancer à travers les paradoxes ( groupe Palo Alto ). C'est précisément par ces mêmes démarches que Bateson - devenu, après la guerre, le maître à penser de toute une génération de chercheurs - rejoint l'air frais de l'Orient, voire du Taoisme et du Zen : la sortie des culs-de-sac de l'intellect, non pas par une extension (horizontale) de la quête, mais par la percée (verticale) vers un autre niveau de recherche.

            En 1972, son livre Vers une écologie de l'esprit lui apporte une reconnaissance internationale, et son dernier ouvrage La Nature et la Pensée (1979), paru l'année précédant sa mort, le consacre comme le défenseur de l'inter pluridisciplinarité et du pont entre biologie et sciences sociales.
            « L’écologie de l’esprit », c’est toute l’organisation du réseau de communication qui relie l’homme à son environnement que l’on retrouve chez l’homme, mais aussi chez l’animal et même dans les grands écosystèmes. Le monde des idées ne se limite pas à l’homme, mais bien à tous ces circuits composés d’éléments pouvant traiter l’information, que ce soit une forêt, un être humain ou une pieuvre. L’information consiste en des différences qui font une différence. Pour Bateson, le processus mental émerge de l’interaction entre différents éléments d’un système, il est le résultat d’événements qui se produisent dans le processus d’organisation de ces éléments, dans leurs relations. Ce qui pense, c’est un cerveau à l’intérieur d’un homme appartenant à un système qui comprend un environnement. Les choses qui se passent dans la tête de quelqu’un, dans son comportement et dans ses interactions avec d’autres personnes s’entremêlent et forment un réseau.  Nous arrivons ainsi à une sorte d’enchevêtrement complexe, vivant, fait de luttes et d’entraides, exactement comme pour n’importe quelle montagne avec les arbres, des plantes et des animaux et qui forment, une écologie.
            « La Nature et la Pensée » exprime une conception du monde profondément spirituelle, teintée du genre de spiritualité qui est l’essence même de la prise de conscience écologique. ( En conséquence, il prit très fortement position sur les questions d’éthique, s’inquiétant spécialement de la course à l’armement et de la destruction de l’environnement.)
            Son champ d’étude était le monde des « choses vivantes » et son but est de découvrir les principes d’organisation dans ce monde. Pour lui, la matière était toujours organisée - « Je ne sais rien d’une matière inorganisée, si tant qu’il y en ait une » - écrit-il, et ses structures d’organisation devenaient de plus en plus belles à ses yeux à mesure que leur complexité grandissait. 
            Le concept d’esprit de Bateson rejoint le concept d’auto-organisation d’Ilya Prigogine ( physicien, chimiste et prix Nobel ). Selon ce dernier, les structures d’organisation, caractéristique des systèmes vivants peuvent être résumées à un seul principe dynamique, le principe de l’auto-organisation, ce qui veut dire que son ordre n’est pas imposé par l’environnement, mais établi par le système lui-même en interaction avec l’environnement qui interagit incessamment chacun à son tour l’un sur l’autre.
            Quand Bateson regardait le monde vivant, il voyait ses principes d’organisation comme essentiellement mentaux, avec l’esprit immanent de la matière dans tous les niveaux de la vie. Il lui était impossible de séparer esprit et matière. 
            "L’une de ses expressions favorites était « la structure qui relie », dit Capra. Je pense que Grégory est lui-même devenu une telle structure. Il continuera à nous lier les uns aux autres et au Cosmos … » ( Fritjob Capra « Uncommon Wisdom »  Simon & Schuster Inc. New Yord 1988 ).