Paradoxe et Epistémologie

            Il y a actuellement dans le domaine de la thérapie familiale une demi-douzaine d'écoles d'orientations diverses dont voici les trois tendances principales :

            1.- La tendance intégrative ( proche de la Gestalt Therapy ) de Nathan ACKERMAN, considéré comme le pionnier de la Thérapie familiale ( 1937 ), qui vise à la compréhension de l'individu dans le contexte familial et social.

            2.- La tendance analytique, de Murray BOVEN ( vers la fin de 1940 ), très marquée par la psychanalyse freudienne, privilégiant l'individu et ses phénomènes émotionnels, avec des concepts de "base triangulaire", de différenciation de soi, de maturité du Moi, etc ...

            3.- La tendance systémique, du groupe de Palo-Alto qui sous l'impulsion de Gregory BATESON, démarre en 1953 avec John WEAKLAND et Jay HALEY, rejoints peu après par Don JACKSON. Ce courant thérapeutique ignore délibéremment le freudisme, privilégie la famille en tant que système, et s'inspirant des concepts cybernétiques d'homéostasie, de "la boîte noire", et travaillant avec la "théorie de la comumunication".

            C'est cette dernière tendance qui nous intéresse, car l'étude de diverses écoles dans une même optique - systémique batesonienne pour être précis - permet de faire ressortir plus clairement la notion de paradoxe des concepts systémique et épistémologique.

            Définition du "sytème"

            Le terme "systémique", qui vient des mots grecs systasis et systema ( constitution, ensemble organisé ) est employé dans "Théorie du Système Général" ( "General Systeme Theorie", Braziller, New York, 1968 ) de Ludwig von BERTALANFY qui a commencé ses recherches il y a plus de quarante ans. En deux mots, le système est un ensemble d'éléments en interaction, constitué comme une organisation, un tout, soumis à un auto-contrô1e - ou auto-régulation - selon un principe appelé "homéostasie", régi par le phénomène de rétroaction ( ou feed-back ). Chez l'être humain, le système est dit ouvert parce que l'énergie peut se mouvoir librement - entrer ou sortir - et qu'en elle réside une tendance à l'auto-organisation. D'où ce concept de "négentropie" réservé au système humain, par opposition à celui d'entropie ( concept thermodynamique de "dissipation progressive" de l'énergie avec propension au désordre ).

            Cohérence ou Homéostasie ?

            Au début, les thérapeutes ''batesoniens'' acceptèrent ce schéma, puis, peu à peu certains commencèrent à le modifier, à formuler d'autres concepts, voire à promouvoir des points de vue radicalement opposés.

            Les documents publiés dans le "Cahier critique de Thérapie familiale et de pratique de réseaux"  No 7 ( sept. 83 ) en apportent des idées et des faits intéressants :

            Dans l'article intitulé : "Par delà l'homéostasie : Vers un concept de cohérence",  Paul DELL  conçoit l'homéostasie comme une constante face au changement, une tendance vers le statu quo, niant la notion de résistance et traitant celle d'autorégulation comme « épistologiquement » boiteuse, critiquant la confusion de l'emploi « dualiste » du feed-back ( rétroaction ). L'auteur préconise le remplacement du concept d'homéostasie par celui de "cohérence", plus adéquat et mieux défini, parce qu'épistémologiquement plus exact !

            Ironiquement, Edith MERINFELD-GOLBETER, dans le même Cahier, a répondu par un autre article : "Par delà la cohérence : Vers le système… ! " La thérapeute belge reproche à l'auteur américain d'interpréter d’une manière erronnée le concept d'homéostasie pour le remplacer par un nouveau concept, celui de "cohérence" qui n'est rien d'autre que le Système ! La cohérence, "terme superflu et redondant", ne permet pas de cerner certaines particularités du système dans son fonctionnement, et nie en outre la possibilité de changement discontinu. Le fait de "traiter au même niveau des concepts appartenant à des niveaux logiques différents souligna cette dernière, est épistémologiquement incorrect".

            Epistémologie cybernétique ou newtonienne

            L'épistémologie est définie communément comme une théorie de la connaissance en général.
Bradford P. KEENEY, dans son article "Que signifie une épistémologie de la thérapie familiale?", rapproche l'acte épistémologique de l'acte de la ponctuation. Ponctuer, pour les sytémiciens, c'est distinguer,  porter un jugement, faire un diagnostic. La ponctuation est donc liée au savoir, à la connaissance des autres et de soi-même. L'auteur affirme que "l'épistémologie cybernétique est une tradition historique transmise par Gregory BATESON", la distinguant ainsi de l'épistémologie newtonienne considérée comme mécaniste, dualiste et réductionniste. Il exige un degré de perception plus élevé, un degré second de la cybernétique (la cybernétique de la cybernétique) un degré supérieur de l'homéostasie (l'homéostasie de l'homéostasie), ainsi que la rétroaction de la rétroaction, la cohérence de la cohérence, en un mot le savoir de son savoir. " Plusieurs parmi nous, dit-il, ne savent pas encore que la manière dont nous connaissons ( et ne connaissons pas ) est inséparable de comment nous nous comportons. Et un petit nombre seulement savent que l'épistémologie dans la plénitude de son sens est la vie elle-même !" 

            Isabelle STENGERS répliqua par un article intitulé  "A propos de l'épistémologie cybernétique". En rappelant à Bradeford KEENEY que " Chacun d'entre nous est enfermé dans un monde défini par sa propre ponctuation", elle pense qu'il préfère "ponctuer" que réfléchir. Elle lui reproche "le ton dogmatique, l'utilisation des arguments d'autorité et des tours de passe-passe rhétoriques, la mise en place de pseudo-évidences". "L'épistémologie relativiste en est transformée en une philosophie où la nature et la culture sont confondues, sans laisser de place à l'histoire et à la politique, conclut-elle" .

            Bradfort KEENEY répondit par un autre article :"Pas de matière, pas d'esprit" ("No matter, never mind " pouvant être traduit aussi par "Pas d'importance, peu importe"). Il prétend que l'attaque d'Isabelle STENGERS contre l'épistémologie cybernétique "est en partie fondée sur le fait qu'elle est fidèle à une autre position théorique, celle en rapport avec les idées du brillant chimiste Ilya PRIGOGINE, dont l'utilité dans le champ de la thérapie familiale n'est pas aussi évidente", et demande encore à être prouvée.

            Isabelle STENGERS, dans une courte réponse faisant suite à l'article ci-dessus, le décrit "comme une entreprise d'endoctrinement autoritaire, qui n'accepte pas de critique ni de discussion"  ( c'est à prendre ou à laisser ! ). Elle convient "avec tristesse, que la théorie de Bradfort KEENEY lui est fidèle, autrement dit le comportement de ce dernier est le reflet de sa position théorique".

            Nouvelle épistémologie ou Epistémologie circulaire :

            Lynn HOFFMAN, dans son article intitulé: "Vers une nouvelle épistémologie", oppose deux modèles de thérapie familiale :
            - L'ancien modèle, qui met l'accent sur l'homéostasie et l'équilibre cybernénique ( par analogie à cette machine qui retourne toujours à un état stable ), et
            - Le nouveau modèle qui remet en question cette notion d'équilibre et se base sur la "rétroaction évolutive", "un des concepts centraux de l'éminent physicien Ilya PRIGOGINE. L'auteur nomme "paradigme évolutif" ce modèle de "dynamique du non-équilibre" et souligne l'importance de l'épistémologie batesonienne,"ennemie de toute pensée linéaire et de n'importe quelle forme de dualisme". 
            L'évolution de l'épistémologie se remarque dans la deuxième génération de la thérapie familiale, caractérisée par le déplacement du paradigme homéostatique vers un paradigme évolutif, et imbriquée dans ce qu'elle appelle l'épistémpologie circulaire. Dans cette nouvelle épistémologie, l'accent est porté sur la pensée circulaire, la notion d'ajustement, les interprétations positives, la légitimation du temps, le concept d'imprédictibilité, l'abandon de l'idée du thérapeute "toréador", l'idée traditionnelle de résistance, la tendance à favoriser l'instabilité au lieu de l'équilibre, le remplacement du concept d'homéostasie par celui de cohérence.

            ANALYSE ET SYNTHESE

            Nécessité d'une épistémologie objective 

            Nous avons pu entrevoir à travers ce bref survol de quelques écoles systémiques, les divers points de vue de certains de leurs représentants.

            Et nous avons constaté que le paradoxe et les divergences proviennent de leur façon d'agir sur leurs "clients" selon leur prise de position théorique. "BATESON a employé le terme de ponctuation pour indiquer la manière dont les gens organisent leurs actes " ( page 13, "Que signifie une épistémologie de la thérapie familiale", B. P. KEENEY ).

            Dans son débat avec Bradfort P. KEENEY, Isabelle STENGERS a bien compris cette notion en faisant remarquer que " Chacun d'entre nous est enfermé dans un monde défini par sa propre ponctuation " ( article cité page 25 ). Pourtant, elle n'a pas de ce fait "toléré" celle de B. P. KEENEY. Et ce dernier, en défendant la sienne, a répliqué avec un manque total d' humour tout en citant Bernard SHAW : "Prouvez-le moi !". En voulant distinguer l'épistémologie cybernétique de l'épistémologie newtonienne, B. P. KEENEY est tombé d'après son raisonnement dans un dualisme réductionniste. Il a aussi commis une faute épistémologique en mélangeant "structure" et "fonction" tout en sachant que confondre deux niveaux différents c'est aller au devant d'une erreur de type logique.

            De même, Paul F. DELL, qui connait les particularités de la pensée dualiste, y est entré à son insu tout en sachant que l'erreur dualiste de base continuera de perturber son raisonnement. Pour justifier son concept de cohérence, il s'est forgé une critique des ponctuations des autres ( des notions d'homéostasie, de rétroaction, de changement, d'ajustement, d'auto-régulation, de résistance, ... ) sans se rendre compte que les interprétations qu'il a attribuées aux autres ne viennent que de sa propre ponctuation !

            Tous ces points de vue exposés ont chacun leur valeur théorique et sont basés sur des expériences authentiques. Ils sont censés éclairer et enrichir nos connaissances. Or nous nous trouvons devant des attitudes qu'il faut " comprendre pour comprendre ". Chacun des auteurs cités prétend ou croit détenir "le bon bout" de la thérapie familiale. Chacun reproche à l'autre ce qu'il a lui-même commis : les erreurs de ponctuation, les fautes logiques, le dualisme réductionniste, etc ... Et chacun, au lieu de clarifier sa théorie, la rend encore plus, compliquée. Chacun veut créer son propre vocabulaire, son propre langage pour dire la même chose, pour rendre hermétique une communication déjà difficile. Les nouveaux termes doublés ou surajoutés comme homéostasie de l'homéostasie, cohérence de la cohérence, méta-règles, méta-épistémologie, etc ... ne font que prêter à confusion. P. WATZLAVICK, co-auteur d’ "Une logique de la communication", a cité ce proverbe français dans son livre "Changements, Paradoxe et Psychothérapie" : "Plus ça change, plus c'est la même chose" et a fait remarquer que "dans le monde des théoriciens, plus c'est compliqué,mieux c'est". Cela ne l'a pas empêché d'écrire un troisième livre ayant pour titre : "La réalité de la réalité"! Verrons-nous bientôt apparaître une troisième génération: "la thérapie de la thérapie familiale" avec ses métathérapeutes ? ...

            Pour y voir plus clair, tout le monde est d'accord pour faire appel à une épistémologie. Mais laquelle ? Car, comme nous l'avons vu, chaque représentant d'une école de thérapie familiale l'a conçue différemment, chacun suivant sa propre ponctuation. C'est ainsi que Lynn HOFFMAN, citée plus haut, aspire à une " nouvelle" épistémologie en invoquant Grégory BATESON: "Pour Bateson, écrit-elle, l'épistémologie était un sujet d'un intérêt moral important, et qui signifiait un ensemble de règles qu'une personne utilise pour donner un sens au monde. Ces règles - pas toujours conscientes déterminent la plupart de nos comportements et nos interprétations des comportement des autres" ( article cité p. 123 ). Il s'agit plutôt d'une interprétation que d'une définition .
            Pour comprendre le rapport entre l'épistémologie et le paradoxe, il est nécessaire de remonter aux origines et chercher à savoir dans quelles circonstances ce termé est né..

            Définition de l'épistémologie

            Epistémologie vient du grec "epistèmè": science et "logos": discours, raisonnement. Calqué sur Ie terme anglais "epistemology", créé en 1854 par le philosophe écossai James F. FERRIER, ce mot fut employé pour la première fois en 1906 et signifiait "Théorie de la connaissance en général".
            Aujourd'hui, en français, épistémologie est synonyme de philosophie des sciences. C'est l'étude de la connaissance scientifique dans son développement, dans sa structure et dans ses fondements.
            Alors pourquoi faut-il encore une nouvelle épistémologie? Et pourquoi a-t-on besoin d'y introduire ces notions subjectives telles que "intérêt moral" et "sens au monde"?
            C'est que le courant épistémologique ne serait qu'une forme de réaction contre l'abus de la pensée analytique.

            Pensée analytique et pensée synthétique

            Depuis le XVII ème siècle, le domaine scientifique, y compris les sciences sociales est dominé par la pensée analytique. Le développement scientifique exceptionnel qui en résulte, qui peut se mesurer à partir de réalisations sociales concrètes et d'exploits spatiaux, a considérablement transformé la vie matérielle de la planète. Mais cette grande amélioration du confort physique pose à l'homme moderne un ensemble de nouveaux problèmes devant lesquels il se sent impuissant, désarmé. L’être humain commence à douter du progrès technologique qui creuse un fossée entre sa nature ( originelle ) et sa culture ( nature transformée par la science humaine ). La méfiance de la science physique entraîne une mise en cause de la pensée analytique et un retour à la pensée synthétique.

            La pensée synthétique, en Occident, n'a pris lentement du poids dans le monde scientifique que vers le début du XX ème siècle, presque en même temps que la pensée humaniste, à l'ère de la physique moderne .
            Pourtant, la pensée synthétique est déjà là depuis la nuit des temps, mais l'essor fulgurant de la science l'a réléguée au second plan avec la philosophie et la pensée humaniste, considérées comme faisant partie du domaine métaphysique, donc spéculatives et "non exactes" …

            L'épistémologie,  qui est synonyme de "philosophie des sciences", serait une tentative de rapprocher la pensée synthétique, de concilier sciences et philosophie, deux domaines jusqu'ici opposés. Tout comme le structuralisme, dans le même courant, est un effort pour adapter la pensée scientifique aux sciences humaines. Mais le structuralisme est actuellement passé de mode, moins par l'information déformante des mass media que par l'incapacité de dépasser un dualisme engendré par un excès de la pensée analytique .

            On peut se targuer d'être un "épistémologue" tout en minimisant la pensée synthétique ou dans le cas contraire, en privilégiant la pensée synthétique. Et c'est cette manière d' "opérer" - pour emprunter le langage de PIAGET - qui entraîne souvent des controverses et des contradictions.

           

            Dépassement du paradoxe

            Le fait de privilégier l'un ou l'autre mode de pensée implique un raisonnement dualiste et le paradoxe inhérent.
            Les sciences et la culture occidentales accentuent encore ce dualisme par un développement excessif de la pensée analytique surtout dans les universités d'où sortent maints savants et chercheurs. Sans se rendre compte, la plupart abordent la pensée synthétique avec un raisonnement analytique.

            En considérant par exemple la notion de "système", certains épistémologues cités opposent d'emblée un système newtonien à un système cybernétique, mais n'admettent pas qu'il y ait un système qui peut-être tantôt ou à la fois newtonien et cybernétique. D'autres ne voient pas non plus que dans système, il peut y avoir homéostasie et cohérence comme il y a processus et structure !    D'ailleurs, on peut assimiler homéostasie avec processus ( ou fonction ) et cohérence avec structure, et pourtant dans l'homéostasie il y a cohérence et vice-versa, comme dans structure il y a processus et vice versa. C'est que le système est un modèle dynamique où surviennent des inter-relations et des interréactions diverses, d'une complexité non mesurable.

            Considérer l'épistémologie comme un intérêt moral ou une éthique n'est pas suffisant, car il y a des règles qu'on accepte mais qu'on transgresse volontairement ou involontairement. Comme Jean PIAGET l'a fait remarqué au sujet de la logique :"La logique est une morale. De même que la morale, tout le monde la respecte et peu l'appliquent".

            Bradfort P. KENNEY, que nous avons cité plus haut a écrit vers la fin de son article "Que signifie
une épistémologie de la thérapie familiale?" :
" … Un petit nombre seulement savent que l'épistémologie dans la plénitude de son sens est la vie elle-même" ! ( page 23 ).
            En acceptant cette belle profession de foi, nous ne sommes guère plus avancés, car il faut en même temps définir ce qu'est la vie selon chaque ponctuation.

            Pour nous, l'épistémologie - qui est une activité et non une théorie - vise "naturellement" à dépasser le paradoxe. Et le paradoxe, comme nous l'avons démontré, vient de l'opposition de deux contraires, de la " privilégiation " de l'une des deux pensées : analytique - synthétique. Et l'opposition de deux contraires ou de deux divergences ne cesse que quand on arrive à les dépasser grâce à une compréhension active à la fois synthétique et analytique de la notion de complémentarité acceptée par certains de nos physiciens modernes dont Niel BOHR, ou celle de convergence, inspirée par le savant et mystique tant controversé, Pierre Teilard de CHARDIN.

            Notion de complémentarité

            La notion de complémentarité qui fut primordiale dans la physique atomique, semble également jouer un rôIe dans la nouvelle biologie.
            Les organismes vivants ont le potentiel inhérent de se dépasser pour créer de nouvelles structures et de nouveaux modèles de comportement. L'évolution opère bien loin de l'équilibre et se déroule à travers toute une série d’adaptions d'adaptations et de créations.
            Selon cette optique, l'évolution n'est pas considérée comme une séquence stricte de hasard et de nécessité - le hasard des mutations fortuites et la nécessité de la survie - (Jacques MONOD), mais le hasard et la nécessité entrant en jeu simultanément et agissant comme des principes complémentaires ("Le temps du changement", Fritjof CAPRA, Editions du Rocher, Monaco, 1983)             De même, la vie microscopique et la vie macroscopique sont deux aspects complémentaires d'une même évolution : la vie microscopique crée les conditions macroscopiques de son évolution ultérieure et inversement ( Eric JANTSCH ). 
            La notion de complémentarité se réflète même dans la structure et le fonctionnement de notre cerveau. Les recherches neurophysiologiques réalisées au cours de ces vingt dernières années ont révélé de manière convaincante que les deux hémisphères du cerveau sont engagés dans des fonctions opposés mais complémentaires ( F. CAPRA, op. cit.). L'hémisphère gauche qui contrô1e le côté droit du corps, paraît plus spécialisé dans la pensée analytique, linéaire, qui implique un traitement séquentiel de l'information, tandis que l'hémisphère droit qui contrô1e le côté gauche du corps semble fonctionner principalement d'une manière holistique, particulièrement indiquée pour la synthèse et la tendance à traiter l'information de manière plus globale et simultanée ( p. 276, idem ).

            Notion de convergence

            La notion de convergence n'a pas été utilisé seulement par Teilard de CHARDIN pour supprimer la barrière entre l'esprit et la matière. ( Cf. texte ci-dessous ).
            L'oeuvre du philosophe français Gaston BACHELARD exprime, en général, la convergence entre la poésie et la science, entre l'imagination et la raison, entre l'irrationnel et le rationnel dont la comparaison selon l'auteur ne présente que des paradoxes apparents. 
            La " Philosophie du Non " de BACHELARD " n'est pas psychologiquement une attitude de refus, mais une attitude de conciliation qui procède, en nous et hors de nous, d'une activité constructive …" ( page 17,"Psychologie du Non, Essai d'une philosophie du nouvel esprit scientifique", P. U. F., Paris, 1940 ). 
             " La raison n’a pas le droit de majorer une expérienc immédiate : elle doit se mettre au contraire en équilibre avec l’expérience la plus richement structurée. En toutes circonstances, l’immédiat doit céder le pas pas au construit " ( page 144, op. cit. ).
            La philosophie du Non ou "Philosophie du détail épistémologique" découle d'un acte que BACHELARD a nommé "la généralisation dialectique" : "La généralisation par le non, dit-il, doit inclure ce qu'elle nie. Ainsi, la géométrie non euclidienne enveloppe la géométrie euclidienne, la mécanique non newtonienne enveloppe la mécanique newtonienne ..• " ( page 139, op. cit. ).

            Pourrions-nous ajouter : l'épistémologie génétique enveloppe l'épistémologie non génétique, l'épistémologie cybernétique enveloppe l'épistémologie newtonienne, ou l'anti-psychiatrie enveloppe la psychiatrie ?

            Le psychologue Jean PIAGET, qui a créé en 1953 le Centre International d'épistémologie génétique à Genève, a rejeté aussi tout dualisme et a conçu l'intelligence comme étant le produit de l'interaction entre le sujet et l'objet, dans une perspective génétique. L'intelligence n'est pas un donné inné, mais est construite progressivement, par des "schèmes" successifs formant des structures correspondant à des stades évolutifs définis ( sensori-moteur, opérations concrètes, opérations formelles) suivant un ordre déterminé.
            Pour PIAGET, l'adaptation de l'intelligence à la réalité relève de deux pôles : l'assimilation et l'accommodation. 
            a.- L'assimilation: action de l'organisme sur les objets qui l'entourent. "L'assimilation, dit PIAGET, est avant tout un concept biologique. En absorbant de la nourriture, l'organisme assimile le milieu… Un lapin qui mange le chou ne devient pas un chou : c'est le chou qui devient lapin. Psychologiquement c'est la même chose" ( page 69, "Conversations libres avec Jean PIAGET", de J.-C. BRINGUIER, Robert Laffant, Paris, 1977 ). 
            b.- L'accommodation: l'action du milieu sur l'organisme au cours de laquelle le sujet ne subit pas passivement les influences du milieu mais modifie sa conduite en cherchant à les intégrer. "L'accommodation, dit PIAGET, c'est l'ajustement de l'assimilation à des situations particulières. Quand il a bien assimilé le schème de préhension, le bébé saisit un tout petit objet avec les doigts d'une main et un ballon avec deux mains… L'accommodation est déterminée par l'objet, tandis que l'assimilation est déterminée par le sujet" ( page 70, op. cit. ).
L'adaptation est entendue comme l'équilibre entre l'assimilation-sujet et l'accommodation-objet.

            La théorie de l'équilibration qui en résulte dérive d'"un essai  de détailler les aspects de ce qu'on appelle le caractère dialectique des démarches de la pensée constructive, que PIAGET préfère nommer plus directement le constructivisme" ( page 139, "Epistémologie génétique et Equilibration", par B. INHELDER, R. GARCIA, J. VORNECHE, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1977 ).

            Malgré leur cheminement différent, il y a une certaine convergence entre la théorie de l'équilibration et la philosophie du non. Toutes les deux relèvent d'une épistémologie de l'ouverture - condamnant tout déterminisme - dont la démarche dialectique conduit vers un concept de constructivisme autorégulateur foncièrement optimiste et exempt d'utopisme.

            CONCLUSION :

             Bref, l'approche systémique ne pourrait être créatrice et féconde que par une vision
épistémologique de la réalité mouvante et évoluante, dans laquelle les contraires sont complémentaires et en même temps opposés. Et cette pensée dialectique ne pourrait être vécue et intégrée que par une maîtrise simultanée - coordination et ajustement réciproque - de la déduction analytique et de l'induction synthétique, permettant ainsi de dépasser naturellement tout paradoxe.

            Prilly,
            Printemps 1984.
            L.-D. T.

            Cf. :  Piaget et la dialectique,

            Cf.  Teilhard de Chardin : /7.-religions-et-evolution (Religion et Evolution)

            Cf. : Yin-Yang et la notion de Complémentarité

             Le 10 avril 1955, jour de Pâques, Pierre Teilhard de Chardin s'éteignait à New York. Né le 1er mai 1881 à Sarcenat, dans le Puy-de-Dôme ( France ), il consacra sa vie à la recherche en paléontologie et à une œuvre philosophique et religieuse, se proposant d'intégrer pensée scientifique et foi chrétienne.
            Vingt-cinq ans après sa mort, que reste-t-il de l'œuvre de Teilhard de Chardin ? Tour à tour critiqué, encensé, récupéré, catalogué, souvent plagié mais rarement cité, Teilhard n'aura-t-il été qu'un « amateur éclairé », comme le disent certains, égaré dans les jardins de la philosophie, de la sociologie ou des sciences exactes, sans parvenir à pénétrer l'univers des professionnels ? Ou, au contraire, fut-il un visionnaire dont la pensée, toujours vivante dans les milieux les plus divers, influence profondément la réflexion et l'action ?
            Au risque d'affaiblir la portée de son œuvre, laissons de côté l'analyse philosophique de ses écrits et surtout leurs implications religieuses, pour lesquelles le scientifique ne se sent pas ici qualifié, et posons, avec le recul nécessaire, la question de la contribution scientifique de Teilhard de Chardin à la pensée contemporaine.
            Il convient pour cela de distinguer les faits, leur interprétation et la vision qui en découle.
            D'abord les faits. Paléontologue, Teilhard a étudié, analysé, critiqué les éléments provenant de diverses fouilles, en Chine ou en Afrique, auxquelles il participa activement, tout au long de sa vie. Sa contribution scientifique, dans la discipline qui fut la sienne, est aujourd'hui largement reconnue parmi les spécialistes internationaux. Ses publications sont incontestables et incontestées.
            L'interprétation des faits, ensuite. Pour Teilhard, la découverte de la généralité du phénomène de l'évolution fut un véritable choc. Alors qu'on sortait à peine du fixisme, Teilhard décrit dans son ouvrage de base, Le Phénomène humain, ce qu'il appelle la « cosmogenèse », dérive universelle incluant dans un même mouvement la matière, la vie, les sociétés humaines. Le rôle de la durée et du temps «organisé» lui fait percevoir la trajectoire de l'évolution; du plus simple au plus complexe, vers 1'« improbable», à l'inverse du courant inexorable de l'entropie, mort énergétique de l'univers.   
            Pour appuyer ses analyses, interprétations et intuitions, Teilhard fait intervenir successivement le « dedans des choses », 1'« énergie radiale », 1'« énergie tangentielle », la «loi de complexité-conscience »,1'« énergie spirituelle ». Concepts ambigus, laissant peu de place à l'expérimentation, à l'exercice du sens critique par la confrontation des résultats et se prêtant mal à la méthodologie scientifique. Ce recours constant à des « lois de la nature» difficiles à étayer par la démarche expérimentale constitue un des aspects les plus discutables de l'œuvre de Teilhard.
            La vision, enfin. Faits scientifiques et interprétations s'intègrent dans une synthèse qui débouche sur une nouvelle vision du monde. C'est ce qui constitue, probablement, l'apport le plus original et le plus fécond de Teilhard de Chardin. Avant la cybernétique et la théorie des systèmes, l'approche teilhardienne intègre la durée, les niveaux d'organisation, la complexité et les interdépendances. Elle est systémique plutôt qu'analytique. Elle se situe d'emblée au cœur de la dialectique entre énergie et information, un des grands thèmes de la pensée contemporaine: « D'un point de vue thermodynamique, je ne me sens pas de taille ( peut-être la cybernétique nous y aidera-t-elle ? ) à discuter la nature et les lois de ce qu'on pourrait appeler dans la nature l'énergie d'arrangement. Quelle est numériquement la différence entre l'énergie de deux systèmes formés des mêmes objets plus ou moins bien artificieusement arrangés ?» écrivait Teilhard dans La Vision du passé (1). Il ouvre ainsi la voie à une « nouvelle alliance» des hommes avec la nature, la science et le temps. A une complémentarité entre Carnot (l'entropie) et Darwin (l'évolution biologique). Cependant, parmi les outils qui lui manquèrent, on peut citer au premier chef la thermodynamique des systèmes irréversibles, développée plus tard par l'école de Prigogine et conduisant aux « structures dissipatives », interfécondation du hasard et de la nécessité.
            Dans toute son œuvre, Teilhard a cependant pressenti l'importance des principales disciplines qui allaient marquer la fin de ce siècle: la biologie, tout d'abord (cette « physique des très grands complexes »), mais aussi l'informatique et la télématique. La « noosphère » est pour lui le réseau planétaire des cerveaux des hommes interconnectés par les communications, et constituant une sorte de « conscience collective ». Il a su aussi intégrer dans le processus général de l'évolution les seuils, les changements d'état, l'émergence de propriétés nouvelles, l'importance de l'action individuelle, le rôle de la personne dans la collectivité. Sa pensée constitue 'ainsi un aliment pour l'action. Certaines phrases extraites de ses œuvres ( « l'union différencie », « tout ce qui monte converge ») sont reprises aujourd'hui, comme des slogans, par des responsables industriels, politiques ou religieux dans différents pays du monde.
            Mais y a-t-il une macro-évolution ou des évolutions ayant chacune leur spécificité propre? La pensée unitaire de Teilhard ne risque-t-elle pas de s'ouvrir vers un mode de pensée totalitaire ? La superposition d'une explication spiritualiste et scientifique du monde constitue-t-elle réellement une synthèse ou une mise bout à bout de domaines disjoints nécessitant, en fait, deux lectures différentes de la réalité ?
            Quelles que puissent être les réponses à ces importantes questions, la démarche de Teilhard peut être considérée comme complémentaire de la démarche scientifique traditionnelle. Car ce qu'il cherche à nous dire relève autant de la poésie (qui ouvre au sens caché des choses) et de l'art de faire, que de la rigueur et de la logique, étayées par la connaissance pure. Sa pensée, mouvante, intuitive, analogique, métaphorique, buissonnante, s'avère aujourd'hui essentielle pour relier les faits dispersés glanés par la science et servir ainsi de base à des méthodologies nouvelles pour l'acquisition et la transmission des connaissances. 

            ( l ) Teilhard de Chardin, Œuvres complètes, tome III, La Vision du passé, Seuil, 1959,

             Extrait : "Les chemins de la vie" Joël de Rosnay Edition du Seuil, Paris 1983.

            Voir "Biographie détaillée" de Teilhard de Chardin : /7.-religions-et-evolution vers la fin de la page.