Parents et Enfants

            Une lectrice du "Lien" m'a montré cette phrase de Saint-Exupéry, inscrite sur une carte de faire-part de la récente naissance du bébé d'un médecin-assistant de l'hôpital :
            "L'homme, vois-tu, est long à naître". 

            - J'aime bien cette citation, dit-elle, qu'en pensez-vous? 
            - Et bien, dis-je, il se peut que le papa se l'ait adressée à lui-même, pour réprimer son impatience de voir l'enfant devenir rapidement adulte. Comme il se peut que le papa fasse partie de ces gens sagement patients qui se rendent compte que l'enfant ne"naît" pas en une seule fois. Car l'enfant doit "renaître" par lui-même, avec l'aide des parents, surtout dans ses premières années. 
            - Mais les parents peuvent aussi perturber le développement de l'enfant en voulant trop l'aider, rétorqua notre lectrice. 
            - En effet, dis-je prudemment, les reçherches en pédiatrie et en psychologie de l'enfant l'ont bien confirmé.
            - Et paradoxalement, dit-elle, c'est le fait de "vouloir trop aider" qui est plus néfaste pour l'enfant que celui de "ne pas faire assez". 
            - Expliquez-vous, dis-je. 
            - En voulant trop aider et en voulant trop diriger l'enfant ( « C'est pour ton bien"  ),  les parent ne font qu' entraver son développement, voire déformer sa personnalité. L'être humain, selon moi, n'est pas "écrasé" par la société, ni par Dieu, mais le plus souvent par les désirs et les illusions de ses géniteurs. Ces derniers fondent en général trop d'espoirs sur les frêles épaules de leur rejeton. 
            - En Orient, dis-je, nous avons la même conception erronée. Les parents considèrent aussi leur enfant comme un prolongement d'eux-mêmes à qui ils transmettent une grande partie de leurs aspirations, mais ils s'attendent aussi à des déceptions. Témoins, ces deux dictons populaires :  
           "Dans une famille chanceuse, l'enfant dépasse son père", et 
           "Les parents donnent à l'enfant un corps (physique) mais ne peuvent pas lui donner un coeur (psychique)". 
            - Les Orientaux ont toujours une certaine sagesse, dit notre lectrice. 
            - Détrompez-vous, continuai-je en riant, le deuxième dicton s'adresse le plus souvent à un enfant qui a fait les "quatre cents coups". C'est une forme de résignation, de justification, qui implique un sentiment de rejet de la part des parents. Par amour-propre plutôt que par amour, on commence d' abord par valoriser l'enfant, puis après une déception quelconque, on le dévalorise au lieu de chercher à le comprendre. On oublie que l'enfant est aussi "long à naître"! 
         - D'ailleurs, en Occident, reprit-elle, ce siècle devient celui de l'enfant-roi. On commence à se rendre compte de l'existence de ces chers petits. On écrit des tas de livres, on invente pour eux d'innombrables sortes de jouets. On élabore diverses théories sur l'enfant et on entreprend une multitude de recherches qui ne semblent justifier que les idées de leurs auteurs. 
          - Vous êtes vraiment injuste, protestai-je. Si la plupart des théories sont issues de "vérités vécues", c'est à nous d'en faire la synthèse. Quant aux recherches, il y en a certaines qui nous éclairent, comme celles bien connues de Jean PIAGET  et de ses collaborateurs. Grâce à eux, nous pouvons avoir la confirmation que l'enfant, dans un "équilibre d'interactions assimilation-accomodation avec le milieu", acquiert lui-même sa forme d'intelligence, ses notions d'espace, de temps, de jugement moral, d'autonomie … De même, cet autre maître indiscuté de la psychiatrie et de la psychologie de l'enfant, Julian de AJURIAGUERRA, nous a démontré que l'individu intervient lui-même dans la problématique de sa vie, informe, forme et transforme l'environnement dans lequel il prend sa source et dont il éprouve sa résistance ( et prouve son existence ! ). 
           - Avant eux, dit notre lectrice, je peux vous citer aussi SHAKESPEARE :"Etre ou ne pas être". Quel est le rapport entre "l'être qui est" et "l'être qui se fait" ? Et comme dit GOETHE dans Faust, "ce que tu hérites de tes pairs, acquiers-le pour le faire tien". Les parents oublient souvent qu'ils transmettent aux enfants leurs qualités en même temps que leurs défauts ( et même ceux des générations précédentes). L'enfant ne les hérite pas passivement. Il doit arriver à acquérir les unes et à se débarrasser des autres, sans que les parents cherchent à trop l'influencer. 
             J'ai ici un texte très simple qui en dit plus long que nos élucubrations et nos passes d'armes".
             Et notre lectrice tira de la poche supérieure de sa blouse une feuille de papier contenant cette page de Khalil GIBRAN ("Le Prophète", Casterman 1956 ) :

            « Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit :
            Parlez-nous des enfants…
            Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants. 
            Ils sont les flls et les filles de l'appel de la vie à elle-même.
            Ils viennent à travers vous mais non de vous.
            Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
            Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées.
            Car ils ont leurs propres pensées.
             Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes.
            Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
            Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous.
            Car la Vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.
            Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetées.
            L'Archer voit le but sur le chemin de l'infini, et Il vous tend de Sa puissance pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
            Que votre tension par la main de l'Archer soit pour la joie :
            Car de même qu'Il aime la flèche qui vole,
            Il aime l'arc qui est stable".

            Cf. : Biographie de l'auteur : Rencontre des religions

             LDT
            Prilly,

            Printemps 1983.

            - Nous apportons de nos vies passées la plus grande partie de nous-même, ou plutôt de nos prédispositions ... L'hérédité n'affecte fortement que l'être extérieur. ("Le guide du yoga" Sri Aurobindo. Paris, Albin Michel, éd. de poche, 1970 ).

            - Le plus important dans ma vie, ce n'est pas mon hérédité ; celle-ci ne me fournit que des occasions ou des obstacles, du matériel bon ou mauvais et il n'a aucunement été prouvé que je puise tout à cette source. Ce qui est suprêmement important, c'est ce que je fais de mon hérédité, et non pas ce que mon hérédité fait de moi. ( "The problem of rebirth” Pondicherry, Sri Aurobindo Ash­ram, 1952 ).

            1.- Mais plutôt que d'enseignement (s'il est mal conçu, au moins il existe), c'est d'éducation que manque aujourd'hui la jeunesse.

            2.- Mais les parents d'aujourd'hui ne se situent plus comme jadis, selon leur tempérament, entre la méfiance et la confiance ; ils se situent entre la confiance et la démission.
           (Ce que je crois, p.115, Livre de Poche n°5141)
 
            3.- "Familles, je vous hais ! " disait Gide (qui pourtant en fit une). Disons plus simplement, à deux lettres près : "Familles, je vous ai."

            (Ce que je crois, p.128, Livre de Poche n°5141)
 
            4.- [...] il faut ajouter, pour les parents qui en lâchent trop à leurs enfants : Respectez-vous en les respectant.
            (Ce que je crois, p.136, Livre de Poche n°5141)

            Cf. : Probème de couple