Penser librement

                       ( Entretien à bâtons rompus ) 

            Il se peut que vous ayez de l'aversion pour une chose,
et elle est un bien pour vous.
            Il se peut que vous aimiez une chose,
 et elle est un mal pour vous.               Qoran II/216

            "Les opinions intérieures et extérieures sont toutes fausses.
             La voie du Bouddha et la voie du Diable sont aussi pernicieuse l'une que l'autre." 
                                                               Pao-tche, Maître zen.

             Ce dimanche après-midi, nous étions allés, Jacques, Thérèse sa femme et moi, chez l'oncle Martin pour lui rendre visite. En nous recevant, l'hôte nous avait proposé de prendre un thé chinois avec des confitures camquât, gingembre et grain de lotus.

             Les cigales rivalisaient avec les grenouilles d'un petit étang à côté, mais nous n'étions nullement incommodés par cette cacophonie estivale.

            -  J'ai lu avec plaisir vos propos sur la dialectique, commença oncle Martin. C'est un sujet très vaste …
            -  Merci, dis-je. J'ai fait exprès de fixer une limite en parlant de "Piaget et la dialectique". Nous n'étions pas allés très loin …
            -  C'est vrai, ajouta Thérèse. Nous n'avons pas cité Mounier, Camus, Sartre, Lacan, Foucault, … ceux qui ont côtoyé la dialectique.
            -  Ni l'école de Francfort, Adorno, E. Bloch, Popper, Marcuse …, dit Jacques.
            -  Chez les marxistes ou sympathisants, interrompis-je, leurs dialectiques sont conceptuelles. C'est pourquoi, il y avait tant des dissensions entre eux.
            -  Pour moi, dit oncle Martin, tous avaient raison, si on les prend chacun à part. La vérité a plusieurs facettes. Il n'y a que les "mystiques" d'Orient ou d'Occident qui parlent le même langage. Que ce soient Lao-tseu, Tchouang-Tseu, saint Augustin, Maître Eckhart, saint Jean de la Croix, …  l'Unité, l'univers multidimensionnel pour eux est un Tout.
            -  En Inde, au pays des mystiques, on peut citer Gandhi, Tagore, Krishnamurti, Sri Aurobindo, ajouta Jacques. Chez eux aussi, il n'existe pas de paradoxes ni d'ambivalences.
            -  C'est pourquoi, il n'est pas aisé de les comprendre, dit Thérèse.
            -  En effet, voici quelques citations de Sri Aurobindo, répondis-je. Comment les expliquez-vous ? :
            "La raison fut une aide, la raison est l'entrave.",
            "La pensée fut une aide, la pensée est l'entrave.",
            "L'égoïsme fut une aide, l'égoïsme est l'entrave."

            -  Pour y arriver, dit Jacques, il faut aux communs des mortels un niveau de compréhension différent du niveau de conscience ordinaire encombré d'opinions toutes faites et de savoirs acquis. (Cf. : 3.- Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil"). Le jugement d'un sujet ne vient pas seulement du cerveau humain avec ses neurones, mais aussi de sa disposition à ce moment précis de la réflexion.

            - Tu me fais penser à ce neurobiologiste J.P. Changeux, dis-je. Ce professeur du Collège de France a découvert la plasticité ou "labilité synaptique"  associée à la "stabilisation sélective" : "Ce qui signifie que les neurones lancent leurs ramifications pour former de nouvelles synapses et fabriquer de nouveaux circuits fonctionnels. La labilité synaptique et la stabilisation sélective s'appuient sur la création de nouveaux circuits et la destruction d'anciens circuits inutilisés ou peu utilisés, dans le "câblage" (Jean-Pierre Changeux & Antoine Danchin, pp. 58-88, "Le Cerveau humain", tome 2, Seuil, Paris, 1974).

            -  Je m'en souviens aussi, dit Jacques. C'est une vision mécaniste-réductionniste, surtout avec son hypothèse :
« Les possibilités combinatoires liées au nombre et à la diversité des connexions du cerveau de l'homme paraissent effectivement suffisantes pour rendre compte des capacités humaines. Le clivage entre activités mentales et activités neuronales ne se justifie pas. Désormais, à quoi bon parler d'esprit ?" ( Jean-Pierre Changeux, "L'homme neuronal", Fayard, Paris, 1983, p. 334 ).

            -  Evidemment, à cette époque de la découverte de la cybernétique, c'était la tendance à tout ramener à l'intelligence artificielle, dis-je. Dans un "ordinateur", c'est l'homme qui programme, qui dicte la marche à suivre ; avec "le disque dur", la mémoire peut être augmentée pour recéler autant d'informations que possible, comme on arrive avec le "processeur" à activer de grandes vitesses. On a essayé de fabriquer des machines autoprogrammées, mais comme l'avait déjà remarqué Einstein : "La machine peut tout faire, mais ne peut pas poser une question".

            -  C'est là le problème, dit Jacques. Savoir poser une question pertinente n'est pas toujours à la portée de tout le monde. Cela ne peut venir que d'un esprit spécifique. D'ailleurs, ce qu'on appelle "esprit" est souvent confondu avec "intelligence", une faculté susceptible d'être améliorée par l'apprentissage.

            -  Krishnamurti parlait aussi d'une mutation dans les cellules cérébrales elles- mêmes, continuais-je, non induite par un effort quelconque, ni par la volonté, ni par un motif quelconque, mais quand il y a perception immédiate.
            -  Comme l'eurêka d'Archimède dans sa baignoire ? dit Thérèse en riant.
            -  Exactement, continuais-je, c'est une révélation semblable à un éveil du Zen. Et cet esprit de l'éveil ne se manifeste que "quand ne subsiste en soi pas l'ombre de l'ego". De même chez Bouddha, c'est l'ignorance du "moi" qui empêche l'individu de voir sa propre nature.
            -  A mon avis, c'est aussi l'ego qui ne nous facilite pas l'accès à la dialectique immanente, ajouta Jacques.

            -  Sais-tu l'opinion de Krishnamurti au sujet de la dialectique immanente ? demanda Thérèse en se tournant vers moi.
            -  C'est la perception déjà mentionnée, répondis-je. Krishnamurti n'aimait pas utilisé le mot dialectique mais l'expression "vision pénétrante" ( Descartes avec son "intuition rationnelle" ou "vision immédiate" et Pascal avec son "esprit de géométrie" ou "esprit de finesse" ) :
"La vision pénétrante qui implique la totalité de l'esprit, est l'intelligence suprême qui se sert de la pensée comme un outil … La vision pénétrante est l'intelligence avec sa beauté et son amour. Les deux sont réellement inséparables. Elles ne font réellement qu'un. Cela est la totalité, ce qui est le plus sacré." ( Krishnamurti, "Lettres aux écoles", Comité Krishnamurti, Bruxelles, 1983 ).

            -  Je crois que c'est la définition la plus complète que j'ai vue jusqu'à maintenant, dit Thérèse. Mais dans ce cas, il s'avère très difficile d'accéder à la dialectique immanente !
            -  Il ne nous reste qu'à pratiquer la dialectique conceptuelle, dit Jacques en riant, comme la plupart des philosophes bien en vue, anciens et nouveaux …
            -  C'est pour cette raison que Piaget avait écrit - pour s'amuser dit-il - un ouvrage intitulé "Sagesse et Illusion de la Philosophie" ( P.U.F. Paris, 1965 ), ajoutais-je. Et quand il m'avait annoncé qu'il y aurait une seconde édition, j'avais le toupet de lui dire qu'il faut changer le titre : "Ce sont des philosophes qui se font des illusions, et non la philosophie elle-même" (Cf. : "Entretien imprévu avec Piaget").  Aujourd'hui, je sais qu'avec ce titre, il voulait ménager l'égo des philosophes cités, pendant que moi, je ne pensais qu'à ma logique ! 
            -  Parce qu'à cette époque ton égo était encore volumineux ! dit Thérèse en riant.
            -  Touché ! , dis-je en souriant. J'avais 46 ans en 1968. Aujourd'hui, je suis encore fougueux, mais mon égo se rétrécit avec l'âge, heureusement.

            -  Alors, dit Thérèse, pour nous autres, à l'ego encore encombrant, nous ne pourrons pas, sans dialectique immanente, penser librement ?
            -  Penser librement, répétait Jacques, pour moi, c'est mission impossible ! Regarde autour de toi, tes collègues, tes amis, ton supérieur ou tes collaborateurs, et encore dans les journaux, sur la TV, il me semble que chaque individu pense pour soi ( penser dans le sens cartésien ).
            -  En effet, entre nous deux, nous ne pensons pas librement, remarqua Thérèse en regardant son mari.
            -  De même dans ma famille, ajoutais-je. Nous ne pensons pas librement non plus. Même si nous avons tous un niveau culturel universitaire, mon fils manifeste une tendance à droite, ma fille à gauche, ma femme est anticlérical, déclarant qu'elle n'a pas besoin de religion, le sens d'éthique lui suffit. Je leur avais cité, en plagiant Aurobindo : "La religion fut une aide, la religion est l'entrave". Mais c'est du charabia pour eux. Cependant je respecte leur opinion et ne me sens pas du tout solitaire.

            -  Parce que tu es un oriental, dit Thérèse.
            -  Penses-tu, répliquai-je. Chez nous il y a aussi des machos, des chefs de famille autoritaires. Cela dépend surtout de l'éducation familiale. D'ailleurs, j'ai perçu cette différence d'idées assez tôt, dès l'enfance. Mon grand père m'avait cité souvent un poète chinois qui disait : "Si vous aviez rencontré dans le cours de votre existence un ami qui vous connait bien ( tri-ky en viêtnamien ), vous pourriez quitter ce monde sans regret".

            -  Quand je pense aux jeunes de notre époque qui cherchent frénétiquement une âme sœur pour se sentir en sécurité, dit Thérèse.
            -  Pas seulement les jeunes, interrompit oncle Martin. Tout les gens aiment que les autres pensent comme eux. Pas seulement penser, mais sentir aussi. C'est leur critère du vrai amour.
            - C'est vrai, ajoutais-je. Au début de son mariage, il y avait plus de dix ans, lors d'une décision à prendre entre époux, j'avais demandé à ma fille : " Qu'en pense ton mari ?", elle me répondit : "Il pense ce que je pense". Je ne savais pas comment réagir, je me contentais de sourire.
            -  Ne trouves-tu pas que c'est tyrannique ? demanda Thérèse à son mari.
            -  C'est dans l'ordre des choses ! esquiva Jacques. Ce que je demande surtout à ma femme c'est la réciprocité.
            -  Oh là là ! s'exclama l'oncle Martin, tu demandes trop. Les féministes veulent l'égalité tout en gardant les privilèges acquis. N'est-ce pas Thérèse ? dit-il en regardant sa nièce rougissante.
            -  Quand il y a de l'amour, tout passe, répondit Thérèse. Je voudrais maintenant savoir "ce qui nous empêche de penser librement ?"

            -  Cela revient à demander "Qu'est-ce qui empêche l'intelligence de fonctionner ?" répondis-je. Vous ne vous rappelez pas de nos discussions au bord du lac Léman il y a quelques années ? (Cf. : "Le conformisme, le Sacré et l'Eveil").
            -  Bien sûr, dit Jacques. Oncle Martin, pourriez-vous nous donner votre opinion sur cette question ?

            -  Bien volontiers, répondit l'oncle en tirant sur sa pipe. C'est l'éternel problème du Moi chez le sujet. D'abord, celui-ci devrait avoir un niveau mental évolué pour pouvoir penser correctement. Toutefois, dans le monde, le mot égalité est un mythe. Les individus sont très inégaux sur tous les plans : physique, intellectuel et psychique. Le psychologue peut-il nous le confirmer ? dit-il en s'adressant à moi.

            -  Je me rappelle de l'exercice de ma profession dans une clinique psychiatrique universitaire, dis-je. Etant enseignant en psychologie  (et accessoirement en psychiatrie), j'avais toujours répété aux médecins-assistants : "Vous devriez, à priori, savoir qu'à côté du problème de l'hérédité et du milieu, il y a des inégalités dès la naissance. Si vous admettiez qu'il peut y avoir une déficience physique (handicapés) ou intellectuelle (débilités), il faut accepter aussi les déficiences affectives et psychiques chez le nouveau-né". Dans un hôpital psychiatrique où les courants psychanalytiques, psychologiques, systémiques, s'affrontent, les psychiatres et candidats-psychiatres ont tendance à faire un amalgame de tout, en mettant en premier lieu les troubles mentaux sur le dos des parents, de la société, de la culture, des religions voire du mode entier. Et souvent, ils prennent les conséquences pour les causes comme il arrive parfois en médecine générale …

            -  D'autre part, concernant ces inégalités de structure, continua l'oncle Martin, il faut considérer surtout le vécu de chaque individu. Le Moi se construit lui-même dans un milieu qui lui oppose une résistance d'autant plus vive que l'individu s'insurge et se défend. Le plus faible peut devenir le plus fort et le plus fort peu devenir le plus faible. C'est la leçon de la vie. Le vivant doit sans cesse assimiler, s'y adapter et s'y intégrer, pour évoluer. Ainsi, il n'y a jamais deux vécus semblables, même chez deux jumeaux issus du même embryon. Les gènes héréditaires sont des potentiels à la fois créatifs et destructifs.  Les enfants héritent des parents des qualités comme des défauts. En outre, il y a encore cette plasticité chez les gènes comme chez les neurones qui peuvent se modifier ou transformer suivant les dispositions de l'Esprit, cette énergie encore non identifiable, sauf chez les mystiques et quelques rares physiciens de la physique quantique.

            -  Donc, les individus ne sont pas seulement inégaux en "penser", mais encore différents en "sentir" ? constata Jacques.
            -  Evidemment, répondit l'oncle Martin. Le vécu est du domaine du "sentir" et l'intelligence, du domaine du "penser". Les deux domaines sont naturellement liés, mais avec des proportions diverses. Il y a des personnes dont le "penser" prime le "sentir", et d'autres, dont le "sentir" prend le pas sur le "penser", ce qui donne une multitude de variations possibles.

            -  L'idéal c'est l'individu ayant 50% dans chaque domaine ? questionna Thérèse.
-  Ce que j'ai dit est un schéma, une simplification, reprit l'oncle Martin. En réalité, on doit dire : un individu à tendance penser ou à tendance sentir, suivant les circonstances extérieures ou des dispositions intérieures du moi et de ses manifestations, le sentir et le penser peuvent être diminués ou stimulés en inter-réagissant. En outre, ces deux tendances doivent être intégrées en la personne, car elles peuvent rester en dehors, superficielles, non-conscientes. Enfin, chez l'individu ayant théoriquement 50% de chaque domaine, le sentir se confond avec le penser, ce qui constitue la structure d'un être harmonieux ou d'un mystique authentique (car il y a aussi des faux mystique).
           -  Je vois, c'est le cas de Pascal et de saint Jean de la Croix, dit Jacques.
           -  Ou de Piaget et de Teilhard de Chardin, dis-je. Ou d'Einstein et de Dom Helder Camara. Il y a d'autres dont les structures sont ou moins nuancées, du plus faible au plus forte.

            -  Et comment se passe-t-il dans les cas où les tendances ne sont pas intégrées et dont le penser et le sentir ne se rejoignent pas, demanda Thérèse.
            -  Bravo ! Je suis fier de toi ma chère nièce car tu sais poser une bonne question. Ce sont des cas intéressants et vraiment pathologiques. Il faut alors recourir à notre psychologue clinicien pour l'explication, répondit oncle Martin en se tournant vers moi.

            -  J'attendais cette question, dis-je en souriant. Quand il y a une coupure entre le penser et le sentir, alors se manifeste chez l'individu un trouble mental grave que la psychiatrie nomma d'abord trouble psychotique profond, avec le diagnostic "démence précoce", jusqu'à ce qu'un psychiatre suisse, le professeur Eugen Bleuler, le changeât en "schizophrénie".
            -  Un barbarisme de plus ! , interrompit Thérèse.

            -  J'ai déjà cherché ce mot dans le dictionnaire et sur la toile, interrompit Jacques. J'ai trouvé ceci : "Le terme de schizophrénie regroupe un ensemble d'affections psychiatriques présentant un noyau commun mais très différentes quant à leur présentation et leur évolution, et provient de "schizo" du grec ( schizein ) signifiant fractionnement et  "phrèn" désignant l’esprit." ( www. Wikipédia ).

            -  Fractionnement de l'esprit, c'est vague, dit Thérèse. Et comment se fait le fractionnement ? Quelle en est la cause ?  Je n'y comprends rien du tout !
            -  Ne t'en fais pas, dis-je. Ce n'est pas seulement toi qui l'ignore, mais presque tout le monde psychiatrique. Pendant des années j'avais parlé sans succès de mon point de vue aux psychiatres dans un Centre universitaire de psychiatrie. Probablement, je l'avais mal expliqué ou bien mes idées avancées pouvaient les choquer. ( Cf. : Logique d'interprétation, et suite ... )
            -  Et quel est le traitement prescrit par ces derniers ? demanda Jacques.
            -  Les psychiatres se contentaient d'abord de faire un diagnostic basé sur ces principaux symptômes : hypertrophie du Moi, délire, hallucination, perte de contact avec la réalité … Ils donnaient ensuite aux patients une étiquette de "schizophrénie", puis prescrivaient des neuroleptiques pour les empêcher de penser et de sentir, avec automatiquement, une rente AI ( assurance invalidité ) en prime. La société est débarrassée de ces malades encombrants, de même, pour leurs proches. (Cf. : Sur la schizophrénie).
            -  Tu es bien cynique, remarqua Thérèse.
            -  Je t'en prie, protestai-je. Je relate les faits objectivement. Chez nous - en Suisse - il y a environ trois ou quatre ans, le parti UDC ( Union des démocrates chrétiens ) pendant les élections, avait fait un sujet de combat  concernant cet "abus des rentes AI". J'ai trouvé que ce parti avait vu juste, pourtant je ne bougeais pas, secret médical oblige !
            -  Revenons à nos moutons ! , nous rappela l'oncle Martin. Je voudrais que vous nous précisiez votre point de vue sur la schizophrénie.
            -  Eh bien, repris-je. Ce fractionnement de l'esprit est en fait une coupure entre le penser et le sentir, qui se produit en même temps que la séparation radicale du divin et du démon coexistant dans chaque être humain. Nous en avons déjà parlé plusieurs fois dans nos discussions précédentes ( Cf. : Logique d'interprétation, et suite ... ).

            -  Peux-tu donner quelques exemples ? me demanda Thérèse.
            -  Citons d'abord le cas du poète Rimbaud, continuais-je. Dans les moments d'euphorie ou d'extase, il produisit des poèmes divins. Dans les moments démoniaques il tomba dans la dépression ou redevint simple mortel, exerçant parfois le métier de négrier. Il passa de l'exaltation à l'abattement, voire l'anéantissement total. Du paradis, il tomba en enfer, et de l'enfer il revint au paradis, et ainsi de suite … Le même cycle se trouve chez le philosophe Nietzsche. Voulant se rivaliser avec le divin, c.à.d. avec lui-même, mais ne pouvant pas s'y faire intégrer, il intercalait les écrits extra lucides voire visionnaires avec des moments de dépression profonde,  tout en parcourant les pays d'Europe.

            -  Ils me font penser à Wittgenstein, dit Thérèse. La vie de ce philosophe fut aussi mouvementée, comme traversée inexorablement par ce même cycle infernal ( Cf. :  Une quête inachevée ).
            -  Quant à moi, ajouta Jacques, j'arrive à mieux comprendre le destin de Louis Althusser.
            -  Celui qui a étranglé sa femme et qui a obtenu l’acquittement ? interrompit Thérèse.

            -  Ce fait tragique en 1980 avait fait un grand bruit dans les média, dit Jacques. J'ai lu sa double autobiographie publiée à titre posthume ( Louis Althusser, "L'avenir dure longtemps suivi de Les faits" Ed. Stock, Paris 1992 ). Le célèbre critique marxiste alternait des moments de créativité avec les écrits mondialement reconnus avec des périodes de dépressions répétées, entrecoupées des aventures féminines sans suite, grâce auxquelles, il avait reconnu qu'il était incapable d'aimer et avait tendance à l'autodestruction. Suite à une hospitalisation, il relata :"… et je me hâtais de tomber malade ( ce ne fut pas la dernière fois ) d'une dépression tellement carabinée que le meilleur psychiatre de la place de Paris, consulté, diagnostiqua une "démence précoce" ( op., cit., page 316 ).

            -  C'est l'ancien diagnostic de schizophrénie, dis-je.  Eugen Bleuler le conçut comme une défense de l'individu contre le monde extérieur, impliquant des causes organiques. Or, en étudiant l'ammannèse ( renseignements détaillés concernant le patient et son entourage ) de ceux qu'on nomme les psychotiques par réaction, ou chroniques ( les schizophrènes ), les cliniciens ont trouvé d'autres éléments ( facteurs psychique et relationnel ) plus importants que le facteur organique.
            -  Tu oses contredire le célèbre professeur zurichois ? plaisantait Thérèse.
            -   Loin de là, dis-je en riant. Comme clinicien, je ne décrits que les faits cliniques.

            -  Donne-moi un exemple concret, demanda Thérèse.
            -  D'abord, répondit-je, voici un cas de réaction psychotique : "Il y avait plus d'une vingtaine d'années, une jeune étudiante venait de passer avec succès son examen de licence. Elle téléphona à sa mère pour lui annoncer la bonne nouvelle. Au bout du fil, en entendant les bruits dans la chambre à coucher, elle réalisa par déduction, que sa mère avait un amant. Alors, comme le ciel lui tombant sur la tête, elle lâcha le combiné, errait dans la rue, toute hagarde, ne sachant pas où aller et ne pouvant plus rentrer à son domicile. Ce fut la police qui l'a cueillie et l'amena à l'hôpital, croyant avoir affaire à une "folle".

            -  D'après moi, dit Thérèse, cette étudiante était très attachée, et même fusionnelle - comme on dit actuellement - avec sa maman. Sachant que sa mère avait un amant, elle sentait comme une trahison de l'être aimée, comme la perte d'une moitié d'elle-même. Ce fait inattendu déclencha un choc qui ébranla son esprit et qui causa le fractionnement. C'est bien cela ?

            - Bravo ! dit son mari en plaisantant. C'est toi qui veux rivaliser maintenant avec notre psychologue en s'imaginant être une assistante de Bleuler !  Je peux ajouter que l'étudiante était dans un état mental fragile en période d'examen où elle y mettait toute son énergie pour réussir. Car d'autres personnes se trouvant dans une même situation n'auraient probablement pas cette réaction et même n'en feraient pas un drame.

            -  Vous avez raison tous les deux, dis-je. Devant un cas à examiner, je cherche avant tout le pourquoi, la cause profonde. Tandis que le comment, les symptômes, peuvent être communs aux autres troubles mentaux. Ainsi, je trouve surtout chez les personnes qui font une réaction psychotique ou chez les "schizo" - une structure psychique fragile qui résiste mal aux difficultés de la vie et aux aléas de l'existence.

            -   C'est exact, dit Jacques. Je vois cela chez Althusser. Il fut hospitalisé pour dépression - c'est un terme passe-partout - avant sa décision de se marier ( op., cit., page 316 ). Une autre fois, quand il tomba amoureux et que la femme répondit à sa flamme, il croyait alors que celle-ci voulait le séduire, "avait des idées sur lui" ( op., cit., p.138  ), pour "mettre la main sur lui".  Survint une angoisse au ventre qui le conduisit dans un asile.

            -  C'est idiot et stupide pour un homme de cette intelligence de penser de la sorte, remarqua Thérèse.
            -  Eh bien, continuais-je, en terme psychiatrique, c'est le symptôme "délire", ces "idées de concernement". Le patient ramène tout à lui, croyant être agressé, suivi, et même à la TV, qu'on parle de lui ( paranoïa ).

            -  Et encore ces contradictions, poursuivit Thérèse. Il a eu peur des femmes tout en voulant les séduire ! C'est paradoxal.
            -  Chez les schizophrènes, répondis-je, les contradictions sont courantes, comme chez les gens de la rue. Pourtant, il y a aux Etats-Unis une école, le groupe de Palo-Alto, dont Gregory BATESON était le chef de file, qui attribua au paradoxe ( double contrainte ou double lien, double bind ) la cause de la schizophrénie et en fit une nouvelle théorie. (Cf. : "Paradoxe et Double lien" ).

            -  Je me rappelle que les groupes de thérapie familiale en France, en Belgique et en Italie, s'étaient inspirées largement de cette théorie, dit Thérèse.
            -  En Suisse aussi, dis-je. C'était vers 1980. Notre hôpital s'en empara comme une nouvelle trouvaille, croyant enfin tenir la vraie cause de la maladie du siècle. Surtout, la Section de Thérapie familiale s'exultait, s'estimant trouver un nid productif et reposant.

            -  J'ai lu son bouquin "Vers une écologie de l'esprit" ( Gregory Bateson, Ed. Seuil, Paris 1980 ), intervint oncle Martin. C'est fort instructif, chez un touche-à-tout qui inquiétait les spécialistes. De l'ethnologie ses premiers travaux, il passait à l'anthropologie, la biologie, la théorie du jeu, la communication chez les mammifères, la théorie de l'apprentissage, touchait à l'épistémologie, la psychiatrie, à la cybernétique tout en critiquant la science comme responsable de la crise écologique ...

            -  Il devint un maître à penser de toute une génération de chercheurs qui gobait ses nouvelles idées, ajoutai-je. Sur le plan humain, je le trouve intéressant, ce n'est pas parce qu'il avait adopté, dans son évolution, les valeurs orientales du Zen et du Taoïsme, mais parce qu'il était un être fort intelligent possédant un sens éthique aigu, qui avait su revenir en arrière pour reconnaître ses erreurs : "En Août 1969, au cours d'un symposium sur la double contrainte, sous les auspices de l'American Psychological Association, Georges BATESON a donné une conférence dans laquelle il a réfuté sa théorie première sur la cause déterminant la schizophrénie, en y reconnaissant ses nombreuses erreurs et l'a trouvée même absurde" ( op., cit., pages 42-43 ). Cf. Postface "Paradoxe et Double lien" )

            -  Par la suite, reconnaissant son erreur fondamentale, il s'éloigna peu à peu de Palo Alto, dit oncle Martin. Sa passion de la communication animale l'amena à étudier les dauphins et les poulpes.
-  Je ne sais pas si son revirement venait de l'influence de la pensée orientale, dis-je, en constant que le paradoxe se trouve chez les mystiques comme chez les schizophrènes.
            -   En réalité, observa oncle Martin, c'est les gens non-schizophrènes et non-mystiques qui voient, qui interprètent le langage de ces derniers comme paradoxale, car le paradoxe n'existe pas chez ces deux catégories qui, en commun, sans le savoir, pratiquent la dialectique immanente.

            -  Alors, demanda Thérèse, pourquoi les premiers sont malades et les seconds sont indemnes ?
            -  En effet, ajoutai-je. Le psychiatre antipsychiatrique R.D. Laing, trouvant que les expériences des schizophrènes sont souvent semblables à celles de mystiques, a brossé ce tableau imagé :  "Les mystiques et les schizophrènes se trouvent dans le même océan, dit-il, mais les mystiques nagent alors que les schizophrènes se noient".

            -  Pourquoi ? , demanda Thérèse. Le docteur écossais ne montra que le comment, pas la cause.
            -  Enfin, c'est un problème de structure psychique, conclut oncle Martin. Chez les premiers, la dialectique immanente devient consciente, et le divin est intégré en eux, tandis que chez les seconds, la dialectique immanente reste non consciente, et le divin n'est pas intégré, nié, ou adoré en dehors. Les uns, au psychique solide, vivent dans l'harmonie et la sérénité, les autres, au psychique fragile, subissent les tourments de l'existence, ballotant de haut en bas, de bas en haut, oscillant entre l'exaltation et l'abattement, l'euphorie et la dépression, dans un cycle infernal sans fin ... 

            Lausanne - Eté 2009
            LD T

            Cf. :  Piaget et la dialectique, Le Paradoxe. Paradoxe et Epistémologie