Piaget et la dialectique


              -  Pourquoi ce titre "Piaget et la dialectique" ? , me demanda d’emblée Thérèse. Il ne fut pas le seuil à y penser.

              -  Cela vient d'un souvenir d'étudiant, répondis-je.  Pendant mes dernières années d’études à Genève, vers 1954, Jean PIAGET, qui poursuivait son œuvre sur l'étude du développement de l'intelligence humaine ( épistémologie génétique ), avait fait un jour cette réflexion : "Pourquoi la dialectique est un point d'arrivée chez les Occidentaux, et un point de départ chez les Orientaux". Je regrette toujours de n'avoir pas pu à cette époque répondre à cette question. Il en avait encore parlé en 1976 ( à 80 ans ) avec J. Claude Bringuier dans Conversations libres ( Robert Laffont Paris 1977, p.149 ) : "Enfin, il y a une science chinoise qui va extrêmement loin, … qui a débuté par la dialectique au lieu d'aboutir à la dialectique comme étage supérieur …).

              -  Je ne sais pas si personne d'autre n'avait posé la question avant lui, dit Jacques. Les sciences humaines avaient débuté par aborder Hegel et Marx, pourtant, il n'y avait pas de suite, le développement de la science universitaire cessa tout contact avec ces deux figures de la dialectique …

             -  En effet, ajoutais-je, lors des entretiens au Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle à Paris ( Juillet-Août 1959 ) sur les notions de Genèse et Structures sous la direction de Maurice Gandillac, Jean Piaget et Lucien Goldmann, ce dernier, dans l'Introduction générale, avait relevé cette rupture de contact : "Le marxisme n'a jusqu'à une époque récente jamais pénétré dans les universités ; quant à l'hégélianisme, il a été très vite traité par l'Université, pour employé un terme de Marx, comme un chien mort, et dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le retour à Kant, le néo-kantisme n'a plus vu dans l'hégélianisme qu'un galimatias. Vous savez tous, que les temps ne sont pas encore si loin où l'on pouvait passer l'agrégation de philosophie sans avoir lu une ligne de Hegel, et en ignorant tout de sa pensée …" (op. cit., page 12).

            -  Je ne savais pas que les Universités françaises avaient eu peur des idées de Hegel autant que celles de Marx à cette époque, dit Thérèse. On croyait que c'étaient surtout les marxistes qui utilisaient la dialectique. Piaget était considéré comme l'un d'eux parce que les théories piagétiennes étaient bien reçues en URSS ( Médaille de l'Université de Moscou en 1966 ).

            -  Pourtant la dialectique est toute naturelle dans l'œuvre de Piaget, continuais-je. Il avait déjà eu l'intuition dans ses premières expériences avec les mollusques en observant que l’influence du milieu et celle de l’hérédité étaient réciproques, mais ni l'une ni l'autre n'étaient absolue. Et en posant la question de l’interaction des deux influences, il fit sans le savoir une démarche dialectique. Ce n'est que plus tard, il disait que « prévoir les contradictions est déjà une approche dialectique ».

            -  Donc, la dialectique est immanente chez Piaget, dit Jacques. Elle est dans la Nature.
            -  De même, chez les Orientaux, ajoutai-je. Nous faisons de la dialectique comme Monsieur Jourdain fait de la prose. En effet, notre culture, imprégnée du Taoïsme, du Confucianisme et du Bouddhisme, est de nature dialectique. Mais nous n'en sommes pas conscients. Piaget pensait que c'est une dialectique primaire au début, puis faisait la distinction entre dialectique immanente et dialectique conceptuelle.

            -  Comme il le faisait avec Dieu immanent et Dieu conceptuel, interrompit Thérèse en riant.
            -  Exactement, répondis-je. Mais étant conceptuelle - comme chez la notion du divin - la dialectique se prête à diverses interprétations conduisant à maintes théories parfois contradictoires. 
            -  C'est vrai, interrompit Thérèse, je me sens perdue dans cette jungle de dialectiques dite ascendante, descendante, positive, négative, ou multiple. Je préfère la dialectique immanente.
            -  Moi aussi, dis-je en riant. Mais ce n'est pas si simple. Ce dont parlait Piaget c'est une dialectique immanente-consciente. C'est pourquoi il y voyait comme un point d'arrivée, le stade ultime de l'intelligence. 
            -  Alors, je comprends pourquoi Piaget était un vrai génie, dit Thérèse.  Il était "arrivé" avant les autres. Mais je ne comprends pas vraiment ces discordances dans le domaine de la dialectique.

            -  Pour voir plus clair, il faut d'abord revenir en arrière, répondit Jacques. La dialectique, débutée en Grèce, par  Héraclite ( 576-480 av. J.C.) qualifié d’ « obscur », non décelée dans son style énigmatique, contradictoire, par Socrate ( 469-399 av. J.C.)  qui l’utilisait comme moyen de discussion, puis par Platon ( 428-348 av. J.C.),  disciple de Socrate qui en faisait un art de dialogue et de la discussion. En Occident, cette ancienne dialectique s'est prolongée jusqu'à Hegel ( 1770-1831 ). Durant cette période, elle est conçue comme un art analogue à la logique. Venant du mot grec dialektikê dont le sens contient en même temps "dialogue et raison", la dialectique était un art de discerner le vrai et le faux dans les affirmations des autres, de découvrir le point fable de leurs arguments afin de les réduire au silence. Or la logique classique de cette longue époque qui perdure encore à ce jour est une logique bivalente ayant pour principe le tiers exclu, l'un des principes fondamentaux de la pensée rationnelle, d'après lequel deux propositions contradictoires ne peuvent être simultanément vraies, la vérité de l'une impliquant la fausseté de l'autre.

            -  Donc, il fallait plus de vingt siècles après, pour que la pensée d'Héraclite arrivât à Hegel ( 1770 - 1831 ) qui appliquait la dialectique des contradictions, ajoutais-je. D'ailleurs, de son vivant, Hegel avait formé de nombreux disciples, mais son influence réelle en Allemagne ne dépassa pas 1850 où l'esprit positiviste lui succéda.

            -  Je pense que le positivisme d'Auguste Comte est moins révolutionnaire que l'esprit dialectique de Hegel, continua Jacques. Cependant ce dernier avait un disciple en France, Michelet ( 1797-1874 ) qui développa son système. Je vous cite le texte suivant extrait de l'introduction de "La sorcière" de Michelet ( 1862 ) :
                La Nature et la Grâce ( ou le Diable et le Bon Dieu ) :
            « Quand on essaie de faire parler les Trois Personnes ( de la Sainte Trinité ) entre elles, l'ennui monte au sublime. De l'une à l'autre c'est un oui éternel. Des anges aux saints, le même oui ... Dieu nous garde de vivre dans ce pays où tout a cette égalité douceâtre de couvent ou de sacristie.
            « Au contraire, ce gaillard fils de la sorcière ( le démon ) sait donner la réplique. Il répond à Jésus. Lui, le bâtard maudit... il n'a garde d'attendre, il va cherchant ... il s'agite, il fouille, il met le nez partout. L'Eglise a jeté la Nature, comme impure et suspecte : Satan s'en saisit, en fait jaillir les arts, acceptant le grand nom dont on veut le flétrir, celui de prince de ce monde. On avait dit imprudemment : « Malheur à ceux qui rient ». C'était donner à Satan le monopole du rire. Comment porter la vie si nous ne pouvons rire ! L'Eglise ne voit dans la vie qu'une épreuve, sa médecine est la résignation. Vaste champ pour Satan : le voici guérisseur des vivants. Autre petite chose rejetée de l'Eglise : la logique, la libre raison. C'est là une grande friandise dont I'autre avidement se saisit... »

            -  C'est vraiment étonnant à cette époque, dit Thérèse, et quel humour percutant, ce Marc Twain français.
            -  Avant, cette dialectique a été déjà vue chez Montaigne, Descartes et Pascal, dis-je. Pour Michelet, on l'avait traité d'anticlérical sans penser aux conséquences.
            -  D'ailleurs, les Français n'ont pas vraiment compris Descartes, repris Jacques. Il faut dire que ce dernier n'aimait pas du tout la dialectique et le proclamait. Comme philosophe et savant, il procédait à la fois la synthèse et l'analyse. Et on ne voit chez lui que le côté analytique. La dialectique chez lui est naturelle. "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée" dit-il au début de son célèbre "Discours de la méthode". Le bon sens repose sur l'intuition rationnelle. C'est la vision immédiate par l'esprit d'une vérité qui s'impose directement ( certitude et évidence ) sans avoir besoin d'analyse ni de synthèse préalable.

            -  C'est bien la dialectique immanente-consciente dont parlait Piaget, observais-je.
            -  Pourtant, les philosophes la nommaient rationalisme absolu ( comme Platon qui dit que "le dialecticien est celui qui connaît l'essence de chaque chose") pour l'opposer au rationalisme critique de Kant qui disait : "La dialectique est la théorie des erreurs naturelles de l'esprit humain", en proposant une dialectique transcendantale à la place.
            -  On voit bien que les philosophes disent n'importent quoi selon leur point de vue propre et compliquent les choses encore plus, observa Thérèse.
            -  Exact, dis-je. Pour Piaget, il n'y a rien de transcendantal, et il avait dit lui-même "Je suis un Kant dynamique" ( "Conversations libres", op. cit. ). On peut aussi dire que Marx est un Hegel dynamique, cependant le premier considérait le second comme son contraire. On ne peut pas être deux à la fois ( explication plus loin ).

            -  Je comprends pourquoi Piaget aimait les philosophes qui sont en même temps savants. ajoutait Thérèse. 
            -  En effet, dit Jacques. Il a dit : "J'ai le plus grand respect pour tous les philosophes qui ont fait de la science."  ( "Converstions libres", op. cit., p. 32 ). Le philosophe réfléchit mais ne crée pas, le savant crée mais ne réfléchit pas. Les deux se complètent.
            -  Comme Pascal qui est à la fois savant et philosophe, dis-je. "Respectant les trois ordres de réalité, corps - cœur - esprit, la pensée devra se faire, selon les cas, esprit de géométrie - déductif et démonstratif - ou esprit de finesse, capable de voir par intuition d'un seul regard." C'était la même dialectique immanente-consciente, mais Pascal la pratiquait avec virtuose dans ses "Lettres provinciales" dans un combat contre les Jésuites qui y trouvaient leur Maître. Et surtout dans "Les pensées de Pascal", voyons ce fragment : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il  se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de ( se ) connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »  ( *379, op. cit., p. 171 )  Toutefois, : «  Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore plus dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. »  ( *418, op. cit., p.174 ). Cf. 
3.- Dieu ne joue pas à cache-cache
            -  La dialectique implique donc la non-dualité, remarqua Thérèse.
            -  Evidemment, dit Jacques. Pas seulement la non-dualité, ou la conciliation des contraires, mais le mouvement inhérent. Une dialectique sans mouvement reste lettre morte, quand elle devient un système qu'on peut modifier ou interpréter à sa guise. C'est pourquoi Descartes concédait que cette dernière est parfois utile mais pouvant aussi être dangereux, car elle peut déformer l'esprit. Comme chez les anciens sophistes qui parlaient à tort et à travers, dans le seul but de contredire !
                -  C'est de la dialectique conceptuelle dont parlait Piaget, remarquais-je. Le Maître répétait souvent que la dialectique immanente est dans la nature, et la nature est dialectique : "… Ce qu'on appelle sommairement le caractère dialectique des démarches de la pensée constructive, je préfère nommer directement le constructivisme, dit Piaget lors d'une Table ronde avec les membres du Centre international d'épistémologie génétique à Genève ( en Juillet 1976 ). L’univers mental de l’individu se construit dialectiquement dans un équilibre structural toujours remise en cause : l’intelligence façonne et assimile le monde environnant, qui de son côté, par la résistance qu’il oppose, déclenche un processus d’accommodation, préparant ainsi un nouveau travail d’assimilation, et ainsi de suite … "

            -  Piaget était aussi philosophe et savant en même temps, dit Jacques. En cherchant à concilier la science et la philosophie, il s'était baigné dans la dialectique sans le savoir. Il n'avait pas cherché d'emblée un système quelconque. 
            -  C'est bien la dialectique immanente, répétais-je. Au lieu de parler sens positif ou négatif, réaliste ou utopiste, on peut dans l'optique orientale discerner deux mouvements : la dialectique yin dont fait partie Hegel, et la dialectique yang dont fait partie Marx. Le yin tourné vers le monde intérieur est d'ordre spéculatif, idéaliste, tandis que le yang tourné vers le monde extérieur récèle un caractère vivant, dynamique : deux aspects opposés mais complémentaires.
            -  Comme Héraclite, Hegel parlait de mouvement, de dynamisme de la vie, mais en théorie, dit Jacques. Marx et Engels voulait un renversement de la dialectique hégélienne en disant que "le système hégélien reposait sur la tête ; on l'a mis sur les pieds.", ajouta Jacques. Marx tout en se déclarant redevable de la théorie hégélienne voulait agir, d'où ce terme praxis, l'ensemble des pratiques qui permettent à l'homme, par son travail, de transformer la nature en se transformant lui-même, dans une relation dialectique. Dans le marxisme, théorie et praxis sont censés inséparables. Or les continuateurs de Marx ont mal appliqué le marxisme. Descartes a dit dans son "Discours de la méthode" que le problème d'application est primordial, le savoir est secondaire.
            -  Il y a plusieurs facteurs dans l'échec d'une application, dis-je. Le principe est que l'application doit être aussi effectuée avec un esprit dialectique.
            -  Bien sûr, dit-Jacques. Si un marxiste disait que la théorie de Marx était supérieure à celle de Hegel, il ne serait pas un vrai marxiste.
            -  Pourquoi ? interrogea Thérèse.
            -  Revenons à la désignation de dialectique yin et yang de tout à l'heure, répondis-je. Le système marxiste dit que théorie et praxis sont inséparables. Toutefois c'est un système à dominance yang, comme la théorie hégélienne est à dominance yin.  Toutes les deux sont complémentaires. Le militant, dans l'action révolutionnaire, doit se référer constamment à l'une comme à l'autre. Mais ils en sont incapables.
            -  Je comprends, dit Thérèse. Tu voulais dire que le marxiste militant, dans le feu de l'action aurait tendance à se montrer plus yang que yin et dépasser les limites en faisant des erreurs ou des dégâts ?

            -  Il y a plus que cela, dit Jacques. En outre, les continuateurs de Marx croient que leur doctrine est la seule valable, détient la vérité absolue, ce qui est contraire à la dialectique. Alors comment peuvent-ils agir efficacement ? Même s'ils tiennent à se désolidariser avec les partisans du matérialisme mécanique du XVIIIe siècle, en opposant un matérialisme dialectique pour en faire une philosophie universelle.
            -  Encore une atteinte à l'esprit dialectique, dis-je. Une philosophie engagée ne peut être considérée comme une démarche dialectique. Il leur manque le côté yin. Vous avez entendu parler d'Althusser ? 
            -  Bien sûr, c'était un célèbre critique du marxisme, dit Thérèse. Mais je ne comprends guère ce qu'il voulait dire par coupure épistémologique
            -  C'est la rupture entre Marx et Hegel, répondit Jacques. Ou plutôt le décalage entre la pratique et la théorie qui, selon le philosophe français, risque d'aboutir à un véritable anti-humanisme ? ( "Pour Marx", Maspero, Paris 1965,  "Lire le Capital", Maspero, Paris 1965 ). Althusser ( 1918-1990 ), admirateur de Machiavel et de Spinoza, fut probablement influencé par Kierkegaard ( 1813-1855 ) qui a rompu avec Kant et Hegel. Le penseur danois refusa les cadres conceptuels de la philosophie dans la mesure où celle-ci cultive l'esprit de système et pétrifie la vie : "La philosophie est la nourrice sèche de la vie."

            -  D'autre part, le marxisme bloque la pensée, dis-je, en se montrant incompatible avec cette ouverture d'esprit et cette disponibilité intellectuelle que suppose toute conception dialectique de la science.  Cf. : Yin-Yang et Notion de Complémentarité.

            -  C'est ainsi que leurs partis, qui encourageaient les autocritiques, n'admettaient aucune contradiction, ajoutait Thérèse. Traités de déviationistes, les contradicteurs furent radiés, exclus de leurs mouvements. 
            -  Le blocage se produit surtout sur le plan d'application, dit Jacques. Une doctrine soi-disant dialectique doit être dépassée, c'est-à-dire être mouvante, ajustable. Les marxistes croient que leur système peut se dépasser lui-même, sans avoir besoin d'interventions extérieures.
            -  Cela me fait penser au système capitaliste, interrompit Thérèse. Leurs partisans croient ou se font illusion que leur système s'autorégularise. Or, avec leur concept de mondialisation et de libéralisation, ils dérégularisent les règles économiques. On a vu les résultats.

            -  Pour revenir au dépassement, continuait Jacques, les continuateurs de Marx ne veulent pas y toucher. Ils préfèrent garder les acquis - comme leurs droits et leurs pouvoirs.
            -  C'est de l'immobilisme, remarquais-je. Le dépassement signifie intégration à l'acquis obtenu des acquisitions nouvelles avec ajustement adéquat, tout en gardant les deux niveaux. C'est le principe  : "assimilation - adaptation - équilibration" ( régulation ) selon Jean Piaget : Le constructivisme.
            -  Ainsi donc, les marxistes appliquent leur système sans aucun esprit dialectique tout en se croyant être des dialecticiens ! , dit Thérèse.  Je comprends pourquoi vers la fin de sa vie Marx a dit : "Je ne suis pas marxiste". Avait-il déjà pensé aux déviations de ses continuateurs ou s'est-il douté de l'application abusive de son système ?

            -  Toutefois, Marx privilégiait le facteur économique au dépend du facteur humain, dit Jacques. Ainsi, ce qui est censé applicable en URSS ne pourrait pas l'être en Amérique latine ou en Afrique. Car dans ces pays, les mentalités socio-économico-culturelles sont tellement inégales et disparates. Les plurialités sont presque ignorées.

            -  Enfin, dit Thérèse. Pensez-vous que le système chinois, le "marxisme margarine" selon l'ironie de Staline, puisse tenir la route ?
            -  C'est un défit mondial, dit Jacques. Alain Peyrefitte, un écrivain français très controversé de son époque ( 1925 - 1999 )  en avait le pressentiment quand il publia un essai en  1973 chez Fayard : "Quand la Chine s'éveillera …le monde tremblera". En voici ses quelques lignes sur le Yin et le Yang :

            « A la pensée binaire de l'Occident, qui coupe entre le oui et le non, le licite et l'illicite, le vrai et le faux, les Chinois substituent une pensée ternaire : thèse, antithèse, et cet effet de leur opposition qui n'est pas vraiment leur synthèse, mais le produit de leur attraction et de leur répulsion. Pour la pensée chinoise classique, il n'y a pas de oui et de non, de vrai et de faux, comme le voudrait le rationalisme occidental. Ou plutôt, le oui et le non n'ont pas de signification absolue : le oui devient non, et le non devient oui, dans la pulsation incessante du temps.
            « La complémentarité des contraires s'applique à tous les domaines : le nord et le sud, le bas et le haut, le ciel et la terre, la gauche et la droite et jusqu'à l'opposition des éléments de la cuisine chinoise, le Yin-fondant et le Yang-craquant, le Yin-sucré et le Yang-salé. Ces couples de rubriques antithétiques sont la source de toute fécondité, de toute production, de toute reproduction. Car le Tao n'est pas la somme d'un Yin et d'un Yang, qui ne seraient que ses deux moitiés. Il est le principe de l'alternance créatrice d'un Yin et d'un Yang qui restent deux entités indépendantes ... »

            -  Pour un esprit occidental, c'est trop sommaire, dis-je.  Ce qui est important, c'est que l'académicien français a pu prédire avec un grand optimisme l'éveil de la Chine, ce qui fit dire Jean d'Ormesson, un autre académicien, que le diagnostic de Peyrefitte ( en 1973 sur la Chine ) n'a pas pris un ride six ans après sa mort ( "Le Figaro" 15 octobre 2007 ).
            -  D'après Peyrefitte c'est la vision dialectique du monde des êtres et des choses des Chinois qui constitue le succès de leur réveil triomphant, dit Jacques. Adieu la formule dialectique occidentale : thèse - antithèse - synthèse ! Le monde n'a pas tremblé mais bien enthousiasmé par leurs performances ...
            -  Toutefois, la Chine sait bien que ce n'est qu'une alternance, dis-je, donc une porte ouverte qui lui réserve une large marge de manœuvre, tandis que la Russie ne sait pas encore sur quel pied danser, pendant que les Etats-Unis essaient de remonter la pente. Ces deux derniers se sont encore empêtrés dans leurs défenses anti-missiles.
            -  Et l'Europe sans vision planétaire face à la crise, fait divergence avec les droits de l'homme, tout en continuant à fabriquer des armes, à s'inquiéter du taux de leurs baisses d'exportation, s'amusa Jacques.

            -  Peut-on dire que la dialectique immanente est la dialectique de la dialectique, demanda Thérèse en riant.
            -  Ce n'est qu'un jeu de mots, dis-je. On peut admettre que c'est une dialectique non érigée en système rigide ; que celui qui la pratique ne s'en rend même pas compte, parce qu'il en a l'esprit tout simplement. Comme Pascal … 
            -  Mais avant lui, il y avait : Machiavel, Montaigne, Shakespeare, Descartes, ajouta Jacques. Et encore : J.J. Rousseau, Michelet, Goethe, Kierkegaard, …
            -  Bergson, Bachelard, ajouta Thérèse. Romain Roland, Claudel, Gide, Proust, …
            -  Dostoïevski, Oscar Wilde, Paul Valéry, Thomas Mann, Dürrenmatt, ajoutais-je, pour ne citer que quelques noms connus du monde occidental ...
            -  N'oublions pas Teilhard de Chardin, Dom Helder Camara, Jung et Piaget, dit Thérèse. Tous avaient suscités des controverses et autant d'admiration, de leur vivant comme après leur disparition.                 

           -  Enfin, nous passons le temps à remuer nos méninges pour comprendre enfin que l'esprit dialectique ( la dialectique immanente consciente ) n'est autre chose que l'esprit du Tao, le changement, la mutation, observais-je.
          -  Grâce au dynamisme de notre pensée et non à la logique statique, conclut Jacques.

Lausanne
Printemps 2009.

            Cf. :  Penser librement - La dialectique immanente