Problème de communication

            Les cigales chantaient allègrement dans les arbres verdoyants. Les buissons en fleurs semblaient dégager un parfum plus intense que d'habitude dans l'air rafraîchi par le récent orage... 

            Je l'ai rencontrée dans l'allée crissante de petits cailloux, venant vers moi la bouche souriante mais les yeux bien tristes.
            "- Alors, dis-je en guise de bonjour à Mlle D., vous allez nous quitter pour de bon?
            - Oui, dit-elle. J'ai trouvé "un job" plus intéressant.
            - Vous savez bien que ce n'est pas la vraie raison de votre départ, dis-je en souriant. On vous apprécie bien ici, et vous aimez bien votre travail. Il y en a trop par cette période de vacances ?
            - Ce n'est pas le travail qui me rebute, c'est une certaine ambiance qui ne me convient plus.
            - Oh là là ! dis-je, mais c'est une chanson que j'ai entendue souvent et partout, même en Asie et en Amérique! 
            - Et mon article pour "Le Lien", dit-elle pour faire diversion, l'avez-vous oublié?
            - Justement. je vais vous en parler. Je ne l'ai pas publié parce qu'il est trop dispersé et trop subjectif ; il y a plusieurs sujets à la fois et des critiques tous azimuts !
            - Alors, à quoi sert un bulletin si on ne peut pas écrire ce que l'on pense ? s'écria-t-elle. 
            - Mais il y a des limites qu'il ne faut pas dépasser comme dans la circulation routière, pour éviter ces collisions malencontreuses. "Le Lien" n'est pas seulement un organe de liaison, d'échanges d'idées et de connaissances diverses, il fait aussi fonction de soupape de sécurité comme celle des chaudières de nos vieilles locomotives. Il leur était permis de siffler de temps en temps pour faire sortir le trop plein. Mais si elles sifflaient souvent et trop fort, le monde environnant en serait incommodé et il leur manquerait la pression pour maintenir une vitesse de croisière … 
            - C'est comme moi, dit-elle en regardant les buissons fleuris, je suis parfois comme épuisée, lessivée …
            - Vous? Qui êtes pleine d'enthousiasme, m'écriai-je.
            - Par moment, oui. Le plus souvent, je me sens comme agressée de toutes parts : par en haut, par en bas, même par mes collègues responsables.

            - D'où ce "ras-le-bol" dont vous aviez parlé dans votre article! Vos écrits reflètent tout à fait votre état d'âme et vos difficultés intérieures. Vos problèmes personnels envahissent, sans que vous vous en rendiez compte, votre domaine professionnel, influencent votre manière de sentir, de penser et dictent votre comportement dans les relations avec autrui. Cette agressivité dont vous vous croyez "victime" provient de votre propre agressivité envers les autres qui la sentent et réagissent en conséquence. C'est un cercle vicieux.

            - Comment faire pour en sortir? demanda-t-elle.
            - Essayez de vous connaître, sans chercher à vous justifier. Vous êtes intelligente, sensible, je vous jauge d'après vos écrits, qui m'ont permis aussi de constater que vous appréhendez le monde soit avec une vision trop optimiste, trop idéaliste, soit avec une optique pessimiste, voire négativiste. 
            - C'est vrai ! admit-elle.
            - Entre les deux extrêmes, repris-je, il faut trouver le milieu juste. C'est une question de compromis avec la réalité.
            - Mais je n'aime pas faire des compromis ! protesta-t-elle.

            - Justement, dis-je, voilà votre point faible. Comment pouvez-vous vivre dans la société, organiser votre travail, vous comporter avec votre entourage sans compromis, c'est-à-dire sans un arrangement quelconque ? Vous ne pouvez pas toujours exiger des autres de vous suivre, ni vous de vous soumettre totalement à eux. C'est un fait, une réalité qu'il vous faut accepter et non pas seulement vous résigner.
            - Quelle est la différence ? demanda-t-elle.

            - Si vous l'acceptez de plein gré, ce sera un libre choix de votre part. Mais si vous vous résignez simplement parce que vous y êtes obligée, alors vous vous sentirez comme une "victime", exploitée, non pas seulement par l'hôpital, mais par la société et même par vos proches ! Vous réagirez par un désir de révolte, par un besoin de dominer l'entourage. Tout en y cherchant de l'affection, car vous êtes fort dépendante, vous ferez le vide autour de vous, si ce n'est pas déjà fait !
            - C'est vrai, je sais que je serai un jour toute seule, parce que je suis trop égoïste ! dit-elle avec une certaine mélancolie.

            - Reconnaître votre défaut c'est positif, mais en vous accusant, vous ne faites que vous justifier négativement, en restant sur place. D'ailleurs, les vrais égoïstes ne se préoccupent que d'eux-mêmes et laissent les autres tranquilles. Tandis que les "égocentriques", se prenant pour le centre, veulent que l'entourage vive et réagisse en fonction d'eux. Ils sont envahissants, exigeants selon le principe " tout ou rien" !
            - Malheureusement, je suis comme les seconds ! dit-elle avec un sourire triste.

            - C'est-à-dire, continuai-je, que vous n'êtes contente, heureuse, que quand vous pouvez tenir la vedette, quand vous croyez être "aimée" par l'entourage. Et vous tombez facilement dans la dépression quand vous voyez que les autres cessent de vous admirer, de vous "adorer", lassés de vos chantages affectifs et de vos multiples exigences. Alors, vous vous sentez mal dans votre peau, vous croyez être "victime" de l'ingratitude et de la méchanceté d'autrui ! Vous vous défendez en fuyant les conflits et en vous durcissant. Vous pouvez quitter ce milieu, mais partout où vous irez, le même "scénario" recommencera. 
            - C'est vrai, j'ai déjà eu ces difficultés dans d'autres places.
            - Parce que vos problèmes personnels et vos réactions restent toujours les mêmes, dis-je doucement.

            - Que faut-il faire ? demanda-t-elle avec anxiété. Comment pourrais-je changer ?
            - Vous ne pouvez pas changer tout d'un coup votre personnalité. Mais vous pouvez l'améliorer peu à peu. Vous n’êtes pas la seule à réagir de cette manière égocentrique. Ce comportement se trouve aussi chez certains autres responsables, dans divers domaines et dans tous les pays. La nature humaine est partout la même. Vous avez sur eux l'avantage d'avoir pris conscience de vos difficultés plus tôt. En sachant ce qu'est l'égocentrisme et l'ayant vécu, vous pouvez essayer d'en sortir petit à petit.

            - Par quel moyen? demanda-t-elle impatiemment.
            - En vous mettant simplement à la place des autres, répondis-je, en les acceptant tels quels, sans chercher à les dominer ni à les modifier selon vos normes. Dans votre travail, comme dans votre famille, le fait le plus important est de comprendre et de dominer la situation. C'est parce qu'on n'arrive pas à dominer la situation que l'on préfère dominer les autres et quand tout va mal, on rejette la faute sur autrui, conclus-je en regardant la campagne au loin, comme si je me parlais à moi-même (car tout d'un coup, je me sentis aussi "concerné" par ma propre réflexion).

            Les cigales chantaient, inlassables, le parfum des buissons fleuris flottait, tenace, dans l'air humide. "Quelle motivation recèle-t-elle, la nature environnante ? demandai-je tout bas". Puis, comme un éclair, le "poème-méditation" de l'archevêque de Récife me revint à l'esprit :

           « Que tu t'accroches à la terre, 
            que tu te fixes au sol 
            par toutes tes racines
            c'est bien plus que ton droit.
            C'est ta vie, ton instinct, ta raison d'être.
            Mais l'homme,
            excuse-moi, 
            est bien autre chose
            que seulement un arbre … »           Dom Helder Camara*

            Gimel, été 1982. 

            * Biographie de Dom Helder Camara : 2.- La Foi et l'Ethique

             A voir : Les relations interpersonnelles