Projet en l'air

                              INTRODUCTION

            En proposant d'étudier la perception de l'espace et la représentation du monde chez l'aveugle-né, nous ne voulons pas faire preuve d'originalité ni de paradoxalité. Loin d'être un obstacle à notre recherche, le défaut visuel de l'infirme nous permettrait au contraire, de faire mieux ressortir les mécanismes de l'élaboration de l'espace, et indirectement, d'éclairer le problème de l'image mentale.

            PERCEPTION DU MONDE CHEZ L'AVEUGLE-NE

            1.- Conceptions classiques

            DIDEROT, dans sa "Lettre sur les aveugles" (1749), disait de l'aveugle du Puiseau :
"L'aveugle n'imagine pas, car pour imaginer il faut colorer un fond et détacher de ce fond des points en leur supposant une couleur différente de celle du fond ... ". 
            Comme l'aveugle-né n'a pu explorer le monde extérieur que par le toucher, le voyant croit que ses images conservent nécessairement les caractères des sensations tactiles et musculaires qui les ont engendrées.

            DIDEROT se le représentait ainsi :
            "Quoique la sensation soit indivisible par elle-même, elle occupe, si on peut se servir de ce terme, un espace étendu, auquel l'aveugle-né a la faculté d'ajouter ou de retrancher par la pensée en grossissant ou en diminuant la partie affectée. Il compose par ce moyen des points, des surfaces, des solides ; il aura même un solide gros comme le globe terrestre s'il se suppose le bout des doigts gros comme le globe et occupé par la sensation en longueur, largeur et profondeur". 
            Et après avoir observé que, par suite de cette localisation des images tactiles et des impressions qu'elles causent dans les organes du toucher, un aveugle serait nécessairement tenté de placer le siège de l'âme au bout des doigts et non dans la tête, de faire des doigts le théâtre de la pensée, il ajoutait :
            "Les sensations qu'il aura prises par le toucher seront pour ainsi dire le moule de toutes ses idées et je ne serais pas surpris qu'après une profonde méditation il eût les doigts aussi fatigués que nous avec la tête".

            Nous voyons que les observations de DIDEROT sont basées sur le sensualisme de son ami CONDILLAC, d'après lequel "l'image est le décalque de la sensation".

            TAINE, le continuateur de CONDILLAC, bien qu'il représentât une doctrine plus assouplie, parla encore de l'image comme une "exacte reproduction de la sensation, une sensation reviviscente".
            De là à concevoir pour l'aveugle-né un espace différent de celui du voyant, il n'y avait qu'un pas à franchir.

            PLATNER, disciple de LEIBNIZ, donna à l'œil seul la perception de l'espace et affirme que le toucher, réduit à ses seules forces, ne saurait nous fournir aucune idée de l'étendue. Pour lui, "c'est le temps qui fait pour l'aveugle-né fonction d'espace. Eloignement et proximité ne signifient pour lui que le temps plus ou moins long, le nombre plus ou moins grand d'intermédiaires dont il a besoin pour passer d'une sensation tactile à une autre".

            DUNAN, dans ses remarquables articles de la  "Revue philosophique" (1888), a donné une autre solution du problème : 
            "Sans doute, dit-il, les aveugles-nés ont eux: aussi la notion de l'espace. Mais rien ne nous empêche de supposer que leur espace diffère radicalement de celui des voyants. La seule conséquence de cette hypothèse sera pour nous l'obligation d'admettre qu'il y a chez le voyant deux espaces, l'un réalisé, l'espace visuel dont il fait constamment usage, l'autre virtuel, l'espace tactile dont il ne se sert jamais et qui ne se développe pas. Chez l'aveugle, comme le premier fait défaut, le second occupe sa place et groupe toutes les représentations étendues. Ces deux espaces sont incompatibles et ne peuvent subsister dans une même conscience, si bien que jamais on ne pourra les confronter entre eux et démontrer qu'ils se ressemblent. Comment un aveugle-né jugerait-il l'espace des voyants dont il ne porte pas même le germe en lui ? Comment le voyant jugerait-il de l'espace de l'aveugle-né dont le germe en lui a été étouffé par la vue ? N'espérez pas d'ailleurs qu'un voyant devenu aveugle à l'âge adulte leur serve d'arbitre : l'espace visuel a de telle supériorité sur l'espace tactile que quand une fois on en a appris l'usage, on n'y renonce plus jamais, et pour toujours l'étendue tactile a perdu toute chance de progresser". 
            DUNANT conclut que "l'espace tactile est d'une autre nature que l'espace visuelle". 

           I.- Conception actuelle

            Dans son livre "Le monde des aveugles" (1924), Pierre VILLEY, un auteur aveugle, démontra que l'aveugle pense avec sa tête et non pas avec ses doigts, qu'il peut avoir des "images concrètes" qui sont pour lui les substituts naturels des images visuelles :

            "L'image que l'aveugle reçoit par le toucher se dépouille aisément des caractères qui constituent les modalités propres de la sensation tactile, et elle en diffère profondément. Le résidu qu'elle en retient, s'il ne comporte pas la couleur absolument étrangère aux nerfs tactiles et s'il est par conséquent moins riche que le contenu de l'image visuelle, pourrait bien ne renfermer souvent aucun élément qui ne soit dans l'image visuelle et coïncider presque avec elle.

            "Prenons une chaise par exemple. Pour la connaître, les doigts de l'aveugle doivent explorer lentement et méthodiquement toutes les parties, et ce n'est qu'à la suite d'un travail de juxtaposition que l'objet progressivement construit apparaît dans son ensemble.

            "Mais si une heure après l'avoir palpé, constate  Pierre VALLEY, je cherche dans ma conscience le souvenir de la chaise évanouie, cette fois je ne dois plus en suivre par la pensée un à un chacun des barreaux. Je ne le reconstruis pas au moyen d'images fragmentaires et successives. Elle apparaît immédiatement et d'une seule venue dans ses parties essentielles avec son siège, son dossier, ses quatre pieds, les barreaux qui les relient. Ce n'est pas un défilé même rapide des représentations, dans lesquelles les différentes parties viendraient s'ajouter les unes aux autres dans le même ordre que lors de la sensation première, mais avec une vitesse cent ou mille fois plus grande. C'est un jaillissement. La chaise surgit d'un bloc dans la conscience. Les éléments divers y coexistent avec une parfaite netteté. Elle s'y dresse avec une réelle complexité. Je ne saurais plus dire dans quel ordre les diverses pièces en ont été perçues, et il m'est aussi aisé de les détailler dans un ordre différent". 
            Ainsi, l'aveugle peut imaginer la chaise sans l'aide de sa main, indépendamment de toute sensation dans ses doigts. Il ne songe pas plus aux muscles de sa main que le voyant à ceux de ses yeux. Il n'enfle point l'extrémité de son doigt au volume de la chaise.
L'image qui surgit dans son esprit est "une forme pure" bien souvent ce n'est pas l'idée d'une forme, mais une forme concrète, une forme dessinée.

            Pierre VILLEY pense à une double faculté d'unification et d'épuration des images qui les rend à la fois plus conformes au réel et plus maniables pour l'esprit. Il compare le processus de construction de ces images concrètes à celui de l'élaboration des images génériques chez le voyant :

            "Pour se former la représentation de la table en général, l'esprit du voyant dégage parmi les qualités sensibles qui lui sont fournies en abondance par la perception des tables concrètes celles qui sont essentielles, je veux dire celles par lesquelles la table remplit sa fonction pratique. Les autres sont des qualités de luxe que  l'imagination ne retiendra que pour passer de la connaissance de la table en général à la distinction des tables diverses.

             "L'esprit de l'aveugle semble travailler de même sur les sensations tactiles brutes qui lui viennent du monde extérieur. Il les dégrossit, en mettant à part pour les retenir, les qualités qui sont constamment utiles pour la pratique, je veux dire les qualités de forme, en les synthétisant parce qu'elles sont beaucoup plus propre à l'action lorsqu'elles se présentent à la pensée dans leur ensemble et en réduisant tous les éléments de la sensation qui sont les entraves au maniement de l'image".

            Pierre VILLEY conclut que l'espace des aveugles serait de même nature que celui des voyants et que l'aveugle est capable de représenter les objets avec les trois dimensions.

                  OBJET DE LA RECHERCHE

            Nous proposons de contrôler expérimentalement ce que Pierre VILLEY a découvert d'une manière intuitive:
            - La construction de l'espace chez l'aveugle-né.
            - Le caractère synthétique ou "opératoire" des représentations spatiales, à partir de l'image tactile.
            - L'espace tactile et l'espace visuel ; la troisième dimension chez l'aveugle-né ; la perspective.
            D'autre part, nous essayons de vérifier ce problème de l'image mentale (qui jusqu'ici n'est surtout étudié qu'à travers les représentations visuelles), à partir des observations sur les aveugles-nés, pour en déduire si possible, une interprétation sous cet angle de vue particulier.

                    HYPOTHESES

            Nous croyons aussi que l'aveugle-né peut aussi bien percevoir la troisième dimension que le voyant et que le facteur de transformation des images chez l'aveugle viendrait de l'activité de l'intelligence. C'est grâce à ce facteur que l'aveugle-né peut construire son espace qui serait de même nature que celui des voyants.

            Nous confirmerions ainsi cette théorie de PIAGET selon laquelle "c'est le fonctionnement de l'intelligence qui explique la construction de l'espace" ("La construction du réel chez l'enfant" page 189, Delachaux et Niestlé, 1937).

            L'espace n'est pas inné chez l'aveugle qui doit le construire d'une manière progressive. L'œil, pour percevoir l'étendue, a besoin de faire son éducation. On sait que le jeune enfant n'a pas d'emblée cette notion de perspective, ni la troisième dimension. Les aveugles-nés qui ont recouvré leur vue par l'opération chirurgicale déclarent que pendant les premiers jours, les objets semblent toucher leurs yeux, la vue en profondeur leur fait défaut.

            De même, le toucher lui aussi a besoin d'un apprentissage. Les expériences de PIAGET sur la reconnaissance tactile des objets de formes géométriques derrière un écran ("La représentation de l'espace chez l'enfant" page 30, 1'.U.F. Paris 1948) montre que l'exploration passive chez les petits se fait de plus en plus précise. Ainsi, tandis que les petits touchent seulement les pointes d'une étoile, les grands en suivent le contour.
Le processus d'élaboration de l'espace devrait être le même avec le toucher qu'avec la vue.

            Nous pensons à Helen KELLER, cette célèbre américaine qui, à 18 mois, à la suite d'une grave maladie, s'est trouvée aveugle et sourde, muette aussi par suite de sa surdité. Et pourtant, elle parvint à être une personne distinguée, très instruite, qui a suivi les cours d'une université, brillamment réussi ses examens et qui parla plusieurs langues. Sans doute c'est un cas exceptionnel, mais ce qui retient notre attention, c'est que l'acquisition du langage et de la pensée s'est faite chez Helen KELLER dans le même ordre que chez les enfants normaux (Etude du Professeur STERN de Breslau Allemagne, 1905). La seule différence à signaler réside dans la rapidité de ses progrès. Malgré des obstacles particuliers qu'elle avait à vaincre, comme Helen KELLER épelant ses premiers mots à sept ans était de six années en retard sur les autres enfants, elle s'est développée beaucoup plus vite.

            C'est un problème épineux, mais fondamental pour comprendre le mécanisme de l'élaboration de l'espace et de la pensée.

            I.- CONCEPTIONS CLASSIQUES 

            Image et sensation

            La théorie classique fait de l'image tantôt une sensation affaiblie, tantôt une sensation reviviscente (TAINE), tantôt un décalque de la sensation (CONDILLAC).

            Image et perception 

            Pour HUME, l'image apparaît comme un affaiblissement de la perception. BERGSON en fait une ombre qui double la perception. BERGSON se posa en adversaire décidé de l'associationnisme, pourtant sa conception de l'image n'a pas réellement changé. Pour lui comme pour HUME, l'image et la perception sont identiques en nature mais diffèrent seulement en degré (Bergson : "Matière et Mémoire", "Energie spirituelle").
L'image, selon MAYERSON, n'est pas une perception ou une sensation affaiblie, elle n'est pas un pâle reflet du passé, l'image est une perception repensée ("Nouveau traité de Psychologie"  Tome II).

            Image et pensée

            Séparée de la pensée comme chez DESCARTES, l'image de SPINOZA tend aussi comme chez LEBNIZ à se confondre avec elle.

            L'image peut être sans être perçue, elle peut être présente sans être représentée (BERGSON : "Matière et Mémoire").

            BRUHLER, de l'Ecole de Würzburg affirma que, en principe, tout objet peut être pleinement et exactement pensé sans l'aide d'images ("Arch. f. gés. Psycho 1907, t. IX).

            BINET qui a fait des expériences sur ses nièces et a montré la pensée sans images dans son "Etude expérimentale de l'intelligence" (1903), conclut pourtant que la pensée ne peut pas ne pas être autre chose que l'image.

            De même, RIBOT dans son ouvrage "La vie inconsciente et les mouvements" disait : "L'hypothèse d'une pensée pure sans images et sans mots est très peu probable et, en tout cas, n'est pas prouvée".

            Mobilité de l'image

            Contre l'idée d'une image figée des associationnistes, le bergsonien SPAIER s'efforça de montrer dans ses premiers travaux ("L'image mentale", Revue Philo. 1914) que l'les images vivent : elles naissent et meurent, elles ont leurs aurores, leurs crépuscules ; elles croissent et se développent".

            Négation de l'image 

            Certains psychologues ou philosophes nient même l'existence de l'image.
            Ainsi, le behaviouriste WASTON déclara : "Je voudrais rejeter complètement les images et montrer que toute pensée se ramène naturellement à des processus sensori-moteurs ayant leur siège dans le larynx" ("Image and affection in Behavior", Journal of Philosophy, July 1913).

            Pour l'existentialiste Jean Paul SARTRE, "Il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'images dans la conscience. Mais l'image est un certain type de conscience. L'image est un acte et non pas une chose. L'image est conscience de quelque chose ("L'imagination", 1936).

            Le philosophe ALAIN, partant de sa théorie de la connaissance et du jugement a pris aussi une attitude de négation radicale : "L'image n'existe pas, ne saurait exister : ce que nous appelons de ce nom est toujours une fausse perception" ("Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions", page 41). 

           II.- HYPOTHESE DE PIAGET 

            PIAGET a essayé aussi de résoudre le problème de l'image mentale dans son cours donné à la Sorbonne en 1958 ("Bulletin de psychologie" Tome XII, 1958-1959).

            Nous allons citer quelques passages de son cours et nous permettre de faire quelques remarques personnelles. Les citations sont mises entre guillemets. 

            PIAGET distingue deux sortes d'images :
             - Image reproductrice et 
             - Image anticipatrice. 

             "L'image reproductrice est l'évocation d'un tableau, d'une configuration antérieurement perçue. Prenons une tige droite ou une tige courbée en arc de cercle, nous pouvons, pour étudier l'image reproductrice, demander à l'enfant de reproduire la tige par le dessin avec le modèle sous les yeux ou de mémoire" (Volume cité, page 265).

            Remarques

            1.- Cette expérience implique une identité entre l'image reproductrice et la perception d'une part, entre l'image mentale et l'image graphique d'autre part. PIAGET l'a d'ailleurs fait une réserve dans le chapitre "Image et Perception" (page 539 du volume cité en haut).
            2.- Nous nous demandons si la personne qui a pris les notes du cours ne s'est pas trompée, car l'image reproductrice n'est pas une évocation, mais la conséquence d'une évocation qui est un acte. De même, le terme "image reproductrice" équivalant à "image qui produit" implique aussi une action. Le terme "image de reproduction" serait moins équivoque. Si nous acceptions textuellement: "L'image reproductrice est une évocation … ", l'image mentale serait dans ce cas un acte, une opération mentale. Est-ce bien l'intention de PIAGET ?
            3.- Nous tenons à signaler que l'image, ou plutôt la représentation de l'image d'évocation (l'enfant reproduit le dessin de mémoire) serait différente et par le contenu et par le mécanisme d'élaboration, de la représentation de l'image de reproduction (l'enfant copie le modèle devant ses yeux.). Les dessins issus de ces deux modes de représentation peuvent cependant coïncider.
            "L'image anticipatrice suppose une transformation à se représenter. Pour en faire l'étude, prenons les situations les plus simples. Soit une tige courbée en arc de cercle.
            Demandons à l'enfant de la dessiner telle qu'elle sera quand on aura tiré, quand on l'a rendue droite. Résultats : chez les petits, la droite ne dépasse pas la frontière de l'arc. Mais faisons l'expérience avec le geste et non plus le dessin : l'enfant met les doigts aux extrémités de l'arc et les écarte ; la mesure qu'il donne ainsi de la droite est assez exacte, alors même qu'il a échappé à l'épreuve de dessin, parce qu'alors il ne s'agit plus de l'image mais d'une ébauche de l'action elle-même d'étirer l'arc" (page 265, ouvrage cité).

            Remarques

            1.- Comme nous l'avons déjà fait remarquer dans l'expérience de l'image reproductrice, celle de l'image anticipatrice implique aussi une identité entre l'image mentale et la perception, et entre l'image mentale et l'image graphique.
            Le résultat de l'expérience ci-dessus montre qu'il n'y a pas d'identité entre l'image anticipatrice et l'image graphique. Le fait de représenter une action sur une feuille de papier à deux dimensions exige un effort mental. L'enfant doit nier (faire abstraction de) l'objet qui est devant ses yeux pour en imaginer un autre qui n'a plus la même position.
            2.- Le terme "image anticipatrice" signifie-t-il "image qui anticipe" et implique-t-il une action ? Dans cette expérience, nous sommes certains que pour PIAGET, l'image n'est pas un acte parce qu'il a fait entendre lui-même que l'enfant s'il "a échappé à l'épreuve de dessin parce qu'alors il ne s'agit plus de l'image mais d'une ébauche de l'action elle-même d'étirer l'arc".
            3.- Mais alors, tirant la conclusion de l'expérience, nous pourrions en déduire qu'il n'y a pas d'image dans l'action d'anticiper de l'enfant, par conséquent, l'image anticipatrice dont parle PIAGET serait un acte (?).

            Image et perception

            Contre la conception associationniste selon laquelle l'image prolongerait la perception, PIAGET donne trois arguments, dont nous allons examiner celui qui nous paraît le plus discutable (page 265, ouvrage cité) :
            "D'un objet quelconque, nous pouvons avoir un nombre illimité de perceptions ; nous n'avons que peu d'images mentales qui constituent une schématisation de l'objet, qui manifestent une abstraction, une généralisation. L'image est ainsi le produit d'un travail d'élaboration qui la situe en intermédiaire entre le percept et le concept".

            Remarques
            1.- On peut aussi avoir des images illimitées dans le cas de l'évocation, de la narration ou de la rêverie … C'est plutôt la perception qui paraît être limitée.
            2.- L'image peut être dépouillée de tous ses accessoires jusqu'à se rapprocher du concept, mais elle peut être enrichie de mille détails jusqu'à aller au-delà du percept et même s'identifier avec la sensation.

            Interprétation générale de l'image

            Examinons les principales hypothèses de l'interprétation générale de l'image chez PIAGET (page 266, ouvrage cité) :
            "- L'image mentale n'apparaît qu'au niveau de la fonction symbolique.
            - Elle ne serait qu'un cas particulier de la fonction symbolique, un symbole parmi d'autres.
            - L'image mentale est une imitation intériorisée".

            Image et symbole

            Pour justifier l'hypothèse que l'image est un symbole, PIAGET l'oppose à la notion (page 267, ouvrage cité) :
            "- L'image est inadéquate à la notion : l'image de chien n'est que l'image d'un chien particulier, tandis que la notion de chien est générale.
            - Et même en tant que représentant d'un objet particulier, l'image est inadéquate. Ex : les images géométriques.
            - La notion est communicable, collective, tandis que l'image est individuelle et difficilement communicable".
            PIAGET conçoit l'image comme le prolongement de l'imitation et conclut que l'image serait une imitation intériorisée.

            Remarques
            1.- L'image n'est pas toujours qu'un symbole. Elle l'est seulement quand elle s'éloigne trop du concept ou de la réalité. Elle peut devenir aussi des fantasmes, plus difficilement communicables encore.
            L'image n'est pas un symbole quand elle est la représentation exacte de la réalité ou de l'objet.
            2.- Tant qu'elle se rapproche du concept, l'image deviendra adéquate, facilement communicable. Nous pouvons prendre comme exemple les images concrètes de l'aveugle dont parla Pierre VILLEY (voir au début).
            3.- Nous considérons les "images géométriques" dont parle PIAGET comme des signes conventionnels, parce qu'elles sont communicables et ne peuvent donc justifier que l'image est un symbole.
            4.- Si l'image n'était vraiment qu'un symbole inadéquate, individuelle, difficilement communicable, comment se feraient les relations interpersonnelles ?
            Ou bien doit-on admettre qu'il y a une pensée sans images ?

            Image et imitation

             Examinons les faits que PIAGET a invoqués pour justifier l'hypothèse que l'image mentale est une imitation intériorisée (page 268 ouvrage cité) :
            " - Par l'étude génétique de l'image.
            - Par l'analyse des faits synchroniques (en particulier par l'analyse de l'image chez l'adulte : expérimentation, étude psychon-eurologique).
            "Génétiquement, l'imitation constitue un processus de transition entre l'activité sensorimotrice et la représentation. Puisque l'acquisition de l'imitation est complète vers la fin de la deuxième année, elle est bien une activité sensori-motrice. Mais elle est déjà aussi, en un sens, représentation : représentation par geste, non pas par la pensée.
            L'imitation différée nous conduit à mi-chemin entre l'action et la représentation: c'est une représentation, mais non encore intériorisée.
            L'image mentale apparaît quand l'imitation est possible sous forme à la fois différée et intériorisée". 

            Remarques
            1.- Ainsi donc, si nous comprenons bien, l'image dans ce cas est issue d'une phase finale qui termine l'évolution de l'imitation, c'est une imitation intériorisée, une représentation intériorisée.
            L'imitation est une action. Si l'image était un prolongement de l'imitation, une imitation intériorisée, on serait en présence d'un acte.
Nous pouvons alors déduire que l'image dans ce cas serait un acte, ou bien la représentation intériorisée ne serait pas seulement une image, mais une opération mentale.
             2.- C'est ainsi qu'une pensée n'a pas souvent besoin d'images qui ne sont que des soutiens et non des éléments essentiels.
             3.- Les images verbales, les images musicales, les images de bruits dont parle PIAGET, ne sont aussi que des soutiens pour la pensée.
            4.- Mais il se peut aussi que ces images non intériorisées constituent des entraves à notre pensée. Elles entrent dans notre inconscient pour surgir à la conscience d'un moment à l'autre sans que nous les évoquions et quelquefois contre notre gré. Il faut alors un effort mental pour les contrôler ou les chasser. On voit ici que l'image n'est pas un acte. Quand l'image intériorisée devient un acte, elle cesse d’être image.

            Ce sont les faits non accomplis, inachevés, regrettés ou des désirs défendus, frustrés, non satisfaits qui nous font assaillir par des flots d'images obsédantes. FREUD l'a bien observé dans sa théorie psychanalytique des pulsions. 

            Image et motricité 

            PIAGET a référé ensuite aux neurologues pour leur étude expérimentale (pages 268 - 269, ouvrage cité) :

            "A l'EEG (électroencéphalogrammes), GASTANT constate que, lorsqu'on demande à un sujet une représentation mentale du fléchissement de la main, on enregistre les mêmes ondes "bêta" que lors d'un fléchissement réel de la main.

            "JACOBSON et ses collaborateurs montrent par l'étude de l'électromyogramme l'existence d'activités périphériques musculaires légères - esquisses du mouvement - lors de la représentation mentale du mouvement."

            PIAGET rapporte encore deux expériences d'André REY relatives aux images motrices (pages 528, ouvrage cité) :
            "La première montre l'impossibilité dans laquelle les sujets se trouvent de se représenter un mouvement de l'index traçant une certaine figure pendant qu'ils sont occupés à fléchir l'index. REY conclut que l'esquisse du mouvement est nécessaire à sa représentation.
            "Dans la deuxième expérience, REY montre que le temps nécessaire pour se représenter un mouvement est ou bien égal ou bien supérieur au temps d'exécution du mouvement réel."

            PIAGET conclut ensuite "que les représentations du mouvement consistent bien en imitation intérieure, en ébauches de mouvement".

            Remarques
            1.- Pour nous, les deux premières expériences montrent bien que la représentation mentale équivaut dans ces cas à un acte. Dans l'expérience de GASTANT, selon que le sujet représente le fléchissement de la main en pensant à une image d'une main fléchie, ou bien en sentant intérieurement le fléchissement d'une main en même temps qu'il y pense, les résultats pourraient être différents (Cf. explications ultérieures). Il en est de même pour la deuxième expérience.

            2.- En ce qui concerne la première expérience de REY, nous pouvons supposer que : 
            a.- l'aspect figuratif (de l'index fléchi) est ici en opposition avec l'aspect de transformation (ou aspect opératif) ; c'est le premier qui gêne le second. Ce fait démontre aussi que l'image dans ce cas n'est pas un soutien pour la pensée.
            b.- la représentation serait possible si le sujet ignorait l'index fléchi et regarde seulement l'index non fléchi, ou bien dans le cas où les index des deux mains sont fléchis, le sujet doit penser intensément que les index ne sont pas fléchis - tout en évitant de les regarder - qu'ils sont libres de tracer des figures (autosuggestion).

            3.- Quant à la deuxième expérience de REY, nous pouvons aussi supposer que:
            a.- Suivant que le sujet pense à l'image (photographique) d'un mouvement ou qu'il pense au mouvement en le sentant intérieurement, le temps serait différent selon chaque mode de représentation. L'adulte mettrait plus de temps avec la seconde représentation qu'avec la première. L'enfant, au contraire, mettrait plus de temps avec la première qu'avec la seconde.
            Pour l'adulte, le temps de représentation selon le premier mode serait inférieur au temps d'exécution du mouvement réel. Pour l'enfant, faute de ce pouvoir d'abstraction, c'est presque toujours avec le second mode qu'il représente le mouvement et son temps ne pourrait jamais être inférieur au temps d'exécution du mouvement réel.
            b.- Evidemment, il ne s'agit d'ici qu'un essai d'interprétation bien intuitif qu'il faut contrôler par des faits expérimentaux. Suivant les mouvements choisis, nous pouvons avoir des résultats différents (Ex. : se représenter de grimper un grand arbre).        

            4.- Pour conclure ce petit chapitre, nous ne pensons pas que les ébauches de mouvement soient nécessaires dans la représentation mentale d'un mouvement.
            C'est un fait connu que l'être humain cherche inconsciemment à maîtriser ses mouvements. Les "yogis" de l'Inde le font consciemment et peuvent réduire à volonté le rythme de leur coeur ou rester des jours, voire des semaines sans bouger, même dans la neige.
            On remarque d'ailleurs des ébauches de mouvement qui sont devenus perceptibles chez les jeunes enfants, chez les débiles moteurs, ou chez les personnes séniles.

            Image - Intelligence – Opération

           Citant l'exemple du transvasement des liquides ("La représentation de l'espace chez l'enfant". Paris 1948, page 30), PIAGET dit avoir rencontré 3 cas : 
            1.- L'image est en avance sur l'opération.
            2.- La conservation est en avance sur l'image.
            3.- Il y a appui mutuel progressif de l'image et de l'opération.  

            Remarques
            Cette observation confirme nos remarques du chapitre "Image et symbole" :
            1.- L'image peut être en avance sur l'opération quand elle s'approche du concept, - alors elle ne serait plus un symbole ! - et le dépasse, - en ce moment, cesse d'être image, la pensée n'a plus besoin d'image.
            2.- La conservation est en avance sur l'image quand celle-ci subit des lois de la perception et est gênée par l'aspect configuratif.
            3.- Il y a appui mutuel quand l'image joue le rôle de soutien de l'opération et tend vers le concept.
            4.- Revenons au 1er cas. Dans le chapitre "Relation entre l'image et l'opération" (page 726 ouvrage cité), PIAGET soutient toutefois que "l'image est en retard sur l'opération" : "L'opération est une intériorisation de l'action qui ne signifie pas nécessairement une imitation. Car l'imitation n'est pas une pure reproduction, mais une reproduction aux fins de représentation, de prise de conscience, pour en dégager l'aspect figuratif".

            Cette assertion serait en contradiction avec les observations concernant l'exemple du transvasement des liquides. De même, cette définition de l'imitation, qui pourrait s'appliquer aussi à l'image, serait incompatible avec l'hypothèse que l'image est une imitation intériorisée. 

            Image et conservation

            Dans ce chapitre (page 858, ouvrage cité), PIAGET dit avoir constaté trois choses :
            1.- Il existe un niveau où l'image reproductrice elle-même reste inadéquate (pour les liquides : ce sont les niveaux qui comptent, pour la boulette : une seule dimension, pour les jetons : la longueur des rangées).
            2.- Cette image est corrigée, elle est adéquate (l'enfant sait prévoir les niveaux, ou la transformation de la boulette, ou les trajets des jetons). Mais ces images ne suffit pas à donner la conservation.
            3.- Niveau où l'enfant imagine la transformation et il a l'opération.

            Et PIAGET présente deux hypothèses :
            a.-  ou bien l'image entraîne l'opération, mais alors ne le fait-elle pas au 2è niveau ?
            b.- ou bien l'opération se constitue en dehors de l'image et elle subordonne l'image.

            Remarques
            Ces constatations confirment nos observations : 

            1.- Au 2è niveau, PIAGET admet une image adéquate qu'il n'accepte pas sans son hypothèse que l’image est un symbole. L'image est adéquate parce qu'elle a pu se dégager peu à peu de l'aspect configuratif.

            2.- Au 3è niveau, il n'y a plus d'image car l'action intériorisée devient opération. PIAGET n'a-t-il pas dit aussi que "l'image ne suffit pas à engendrer la réversibilité ? Elle donne la figure, mais l'acte de la compréhension de la figure la dépasse" (page 858, ouvrage cité).

            3.- Des deux hypothèses ci-dessus, nous optons avec PIAGET pour la 2è, mais avec cette réserve que l'opération ne subordonne pas l'image. L'opération aurait simplement supplanté l'image qui a rempli son rôle de soutien dans le deuxième niveau.

            D'ailleurs, PIAGET en avait déjà des doutes quand en étudiant les relations de l'image avec les opérations de la sériation et de la classification (pages 858 - 859, ouvrage cité), il constata que "l'anticipation suit les mêmes étapes que l'opération". Il se demanda alors: "Mais y-a-t-il vraiment image ou n'est ce pas l'opération elle-même ?". Il continue cependant à admettre que l'image coexiste avec l'opération et soutient que "c'est l'opération qui agit sur l'image qui aide en retour l'opération à se développer". 

            Image et développement de l'intelligence

           Examinons les deux tableaux que PIAGET a montrés pendant son cours à la Sorbonne, l'un à la page 724 et l'autre en guise de conclusion à la page 860 (ouvrage cité) : 

            Nous avons constaté que dans le tableau II, il y a une nouvelle colonne "Pensée pré-opératoire" qui correspond à "Imitation" et "Image de reproduction". A la colonne "Activités sensori-motrices" PIAGET a remplacé "Image reproductrice" par "Activités perceptives" et "Perceptions" (effets de champ). Il a d'autre part englobé "Image anticipatrice" et "Image combinatoire" dans une seule dénomination "Image de transformation" commune aux deux colonnes "Opérations concrètes" et "Opérations formelles".
            Nous sommes tentés, suivant le cours de nos remarques antérieures, de réserver "Image de transformation" aux seules "Opérations concrètes". 


                                                      RECAPITULATION

          Nous avons vu que PIAGET n'a pas encore résolu le problème de l'image d'une manière satisfaisante. Croyant l'étudier génétiquement, il n'a fait que décrire quelques aspects, quelques moments de l'image qu'il a essayé d'inclure dans le schéma du développement de la pensée.

            Nous ne pensons pas pouvoir fixer un phénomène aussi extensible, aussi mobile que celui de l'image. Affirmer catégoriquement que l'image est une chose ou un néant, c'est la "tuer".

            L'image est en perpétuelle transformation, elle est multiforme. Elle peut être perception, elle peut être sensation, elle peut être signe, elle peut être symbole, elle peut être notion, elle peut être pensée, elle peut être imagination, elle peut être fantasme (ou phantasme), elle peut être hallucination, elle peut être illusion, elle peut être néant .... Son caractère insaisissable a dérouté et déroute encore maints philosophes ou psychologues qui voulaient mettre l'image en cage ou l'annexer à leur système propre.

            Les images sont le soutien de la pensée. Mais l'abondance des images peut devenir une entrave à la pensée. Pensons à nos sujets de dissertation au Lycée :
            "La mémoire est la faculté d'oublier" (Assertion d'un psychologue).
           "L'oubli est bien le gardien de la mémoire" (Pierre JANET). 
            "Nous possédons moins nos pensées que nos pensées nous possèdent" (PRADINES).
            Maintenant, ces propositions ne sont plus pour nous des paradoxes, mais des vérités.

            La pensée n'aura plus besoin des images quand l'opération intériorisée les supplante, les images qui ont rempli le rôle de soutien cesseront d'exister.
            Le penseur s'identifiera alors avec la pensée, les contradictions cesseront, les conflits tomberont, pour laisser la voie à la liberté créatrice …


             Au Directeur de thèse ( Directeur du Département de Psychologie de l'Université de Montréal :   Adrien Pinard - Photo ci-dessous )

           Nous vous prions de considérer cet exposé comme un simple essai d'interprétation surgissant d'un flot d'idées encore désordonnées et mal contenues. Les unes sont peut-être pertinentes, les autres sont mal assises et nécessitent des précisions, des clarifications. D'autres paraissent incongrues, imprégnées de préjugés ou chargées de tonalités affectives …

            Nous vous les présentons telles quelles en pensant que ce n'est qu'un avant-projet.
            Vos conseils nous permettront de les coordonner, de corriger nos erreurs, d'éliminer celles qui sont sans fondement, d'ajuster celles qui sont acceptables, afin de donner une base solide à notre recherche, avant que nous puissions aborder le problème des techniques d'expérimentation …

 
            LE-DINH Tuê, doctorant à
            l'Université de Montréal - Canada ( Photo du bâtiment ci-dessous )
            Novembre 1960.