Psychopathologie de la sénescence

            A propos de l'article  "Les Vieux-chênes" de Jean Bergeret

            Résumé : Les "vieux-chênes" sont considérés comme un cas particulier des "états-limites" ayant pour point commun une fragilité affective intrinsèque. Contrairement aux jeunes "états-limites" qui "craquent" vers l'adolescence, les "vieux-chênes" sont capables de "fonctionner" sans troubles névrotiques ou psychotiques apparents jusqu'au moment - assez précoce de la sénescence - où ils "cassent" brutalement face à un événement imprévu inéluctable.
            Les causes pathologiques de ces deux catégories cliniques résideraient - en tenant compte aussi des ré­actions réciproques - moins dans les facteurs exogènes ( environnement familial, socioculturel, ... ) que dans les composantes endogènes ( potentiels énergétiques, équipe­ments maturatifs divers ... ).


            Il y a presque 20 ans, Jean BERGERET, psychanalyste actuel­lement bien connu, a écrit un article intitulé: "Un cas assez particulier de la psychopathologie de la sénescence: "Les vieux- chênes" ( Revue "Hygiène et Médecine sociales", 1968, t. 16, No 6, pp. 617 à 620 ).

            L'auteur, dans sa pratique gériatrique à l'Hôpital du Vinatier ( Bron, Lyon ), a remarqué "une catégorie de patients qui ont passé leur vie comme le chêne de la Fable, sans fléchir ni plier, et qui, d'un seul coup, sans que l'on s'y attende, à la suite d'un incident parfois mineur, se mettent à craquer, à rompre brutalement et dramati­quement, à une période souvent précoce de leur sénescence".
            En étudiant à fond leurs problèmes, le psychothéra­peute lyonnais est parvenu, par étapes successives, à des constatations qu'il jugeait inattendues :

            I.‑ Il s'agit de patients qui jouissaient d'une ré­putation de gens "hypernormaux". "Cet aspect de défense contre ce qui pourrait ne pas être normal provient d'un excessif besoin d'adaptation chez ces sujets toujours actifs et sans échecs importants ( ni réussites particulières d'ailleurs, si l'on examine les choses de près ), assez connus socialement ( fortes attaches sociales ou culturel­les et jouissant d'une réputation d'assez grande sympa­thie ( page 617, art. cité ).

            II.‑ La "casse" survient brusquement au moment de leur sénescence, et même avant, d'une manière brutale, im­prévue…
            Cet accès pathologique se déclenche sans traumatis­me apparent, car la sénescence à elle seule peut constitu­er ce traumatisme, cette perte des possibilités indispen­sables d'aménagement ( p.  618, art. cité ),
            Ou bien on peut constater un traumatisme réel qui suractive ce vécu affectif angoissant de la sénescence :
            -  décès d'un proche parent, d'un allié ou ami fortement investi,
            -  mariage et séparation d'un "enfant couvé",
            -   blessure narcissique importante due aux ennuis financiers, aux échecs professionnels, à la mise à la retraite, etc.  et en général, tout ce qui peut rompre, sans pré­avis ( réellement envisagé de façon consciente comme iné­luctable ) une relation aux autres de mode essentiellement "anaclitique", c'est-à-dire dans la dépendance trop étroi­te d'un autre qui dépend aussi étroitement de soi ( page 618, art. cité ).

            III.‑ La rupture soudaine d'un tel mode d'équilibre entraîne en un temps très bref un épisode d'angoisse aiguë très intense, transitoire et proche de la dépersonnalisa­tion. Cet épisode d'angoisse aiguë peut durer quelques secondes au minimum, quelques jours ou quelques semaines au maximum ou évoluer vers des voies diverses, bien connues à propos de la Névrose d'angoisse ( GENDROT et RACAMIER ( P.-C. ), 1955, Encyclopédie médico-chirurgicale, Psychiatrie, T. 11, 37.330, A 10, pp. 1 - 9 ), et selon des modes ici particuliers ( p. 618, art. cité ) :
            1.‑ Mort subite : il s'agit le plus souvent d'un faux infarctus du myocarde, qui est en réalité une vaso­motricité paroxystique coronarienne ou cérébrale.
            2.‑ Démence sénile : souvent relativement précoce et rapide.
            3.‑ Affections psychosomatiques diverses selon le niveau du désinvestissement mental et le mode d'excitation somatique.
            4.‑ Certaines névroses assez focalisées mais très intenses.

            IV.‑ L'anamnèse de ces patients ne révèle pratiquement aucun signe réel de la lignée psychotique, ni aucun indice de la lignée névrotique classique.
Par contre, on remarque toute une série d' "aménagements" dont la multiplicité, comme l'habileté à éviter l'échec ( dans l'adaptation au réel et dans les relations interpersonnelles ), pourrait attirer l'attention du psychiatre averti ( page 618 ).
            Leur vie sexuelle, bien "aménagée" aussi ( bien que présente dans ses manifestations ) parait cependant "figée" dans son mode évolutif ( page 618 ).

            V.‑ Leur mode de relation avec autrui peut sembler normal parce qu'il y a des contacts assez bons avec des partenaires bien choisis. En réalité, il s'agit d'une dépendance réciproque trop étroite pour être assez mature ( relation anaclitique ). Sa rupture entraîne non le deuil normal, ou la tristesse légitime, mais une véritable panique comme s'il s'agissait de l'amputation d'une partie de soi ( page 619 ).

            VI.‑ Le passé d'enfance de ces patients recèle souvent des éléments importants :
            Il y a eu d'abord relation assez étroite avec une mère trop présente et trop pressante, ayant réussi à nouer avec l'enfant une relation de dépendance physique et morale: "Méfie-toi, le monde extérieur est mauvais. Mais si tu restes près de moi - physiquement et éthiquement - il ne t'arrivera que des choses bonnes" ( page 619 ).

            Ceci a déjà, d'emblée, faute de frustrations suffisantes, ralenti l'équipement maturatif avant la période œdipienne et retardé l'abord des conflits de cette période ( page 619, art. cité ).  C'est à ce moment qu'a pu survenir un "traumatisme affectif" capital pour l'évolution ultérieure ( masturba­tion ou séduction par un adulte, par exemple ) c'est-à­-dire un vécu affectif trop intense pour le degré de ma­turation psychique du sujet à ce moment ( page 619 ).

            Les résultats de ce traumatisme ont été immédiats : l'évolution libidinale s'est trouvée ainsi figée pour la vie, non selon une véritable structure psychotique ou névrotique, mais selon un "aménagement" intermédiaire entre ces deux structures. Ce n'est donc pas une structure vraie, mais une sorte de "tronc commun indifférencié", de­meurant plus ou moins longtemps en cet état, pouvant se solidifier dans un mode de relation caractérielle ou per­verse, ou bien pouvant rester ainsi jusqu'à une, "crise d'angoisse aiguë" comme celle que nous venons de décrire, au moment de la sénescence ( page 619 ).

            Bien entendu, les recherches ultérieures de l'au­teur ont montré que nombre de ces crises d'angoisse aiguë frappant ces sujets à l' "aménagement intermédiaire" - sur­nommé "état-limite" ou "borderline" - peuvent survenir beaucoup plus tôt dans leur vie.
            Les "vieux-chênes" constituent donc un cas parti­culier de ces "états-limites" définis par Jean BERGERET.

                                           ANALYSE ET HYPOTHESES

            Sans nous ranger fidèlement à l'approche psychana­lytique originale de Jean BERGERET, nous sommes conquis par la clarté et la pénétration psychologique révélées par la description du comportement des "vieux-chênes".

            Par contre, nous sommes moins convaincus quant à l'interprétation de certains faits relevant du passé de leur enfance et aux assertions qui en découlent.
            Nous commencerons d'abord par approfondir la noso­graphie de ces "vieux chênes" pour pouvoir ensuite formu­ler quelques hypothèses sur l'étiologie de ce cas parti­culier mais fréquent de la psychopathologie de la sénes­cence. 

                      I.- La "pseudo-réputation" des "Vieux-Chênes"
            La réputation d'"hypernormal", vue par l'auteur comme un aspect défensif des "Vieux-Chênes", n'est pas facilement comprise comme telle par leur entourage.
            En effet, les "vieux-chênes" sont considérés socia­lement comme de bons citoyens parmi les gens vertueux et respectables. En réalité, ils sont hyper-rigides, hypermo­raux, vivant avec des principes très stricts, obéissant à la lettre aux lois et aux règlements, ayant une peur maladive du qu'en dira-t-on et n'osant jamais sortir des sentiers battus.

            C'est cet conformisme à outrance que J. BERGERET nomme "besoin excessif d'adaptation" qui va sou­vent de pair  avec une hyperactivité et une hypersociabilité chez " .... ces sujets toujours actifs, ayant de fortes attaches sociales et culturelles, et jouissant d'une réputation d'assez grande sympathie" ( page 617, art. cité ).

            Les contacts sociaux semblent normaux, "parce qu'il y a relations souvent bonnes avec des partenaires bien choisis", remarque BERGERET, au fond "il s'agit d'une dé­pendance réciproque trop étroite pour être mature" ( page 619, art. cité ).
            S'il y avait une vrai réciprocité, même trop étroite, il y aurait moins de problèmes. Or la récipro­cité de la dépendance "anaclitique" recèle une inégalité dans le rapport des forces de ces relations plus ou moins intéressées agissant sur le mode "donnant-donnant". Il y en a toujours un donneur et un receveur, un protecteur et un protégé, un dominant et un dominé. Chacun de son côté en tire sa part de bénéfice. Le bienfaiteur se sent honoré, gran­di, voit sa propre estime de soi accrue. L'obligé se trouve rassuré, satisfait, en sécurité pour un bon moment. Car il n'y a pas que des avantages, chacun doit payer le prix dans ces relations anaclitiques. Celui qui rend un service, fait un offre d'amitié ou d'amour, attend souvent le cen­tuple en retour, exige naturellement de l'autre la recon­naissance, voire l'obéissance, la soumission ou la fidélité, ce qui n'est pas toujours possible et durable. Ou encore, il ne rencontre qu'une hostilité sourde ou une agressivité rentrée. Celui qui reçoit est aussi déçu, frustré dans cette quête incessante où le don est conditionné par une tyrannie ressentie comme humiliante ou étouffante. Soulignons que le poids de ces relations anaclitiques est plus écrasant pour les personnes que les "vieux chênes" n'ont pas pu choisir, mais qu'ils sont obligés de côtoyer quotidiennement ( comme le cas de leurs enfants éventuels, leurs collègues ou leurs employés, et parfois leurs conjoints ).

            Pourtant aucun des deux membres du couple "anaclitique" ne veut, ou ne peut sortir de cette situation de dépendance où l'un a besoin de l'autre pour "exister", pour se sentir vivre ... Sans l'autre, il n'est plus rien, voilà le drame, car les liens de cette symbiose sont plus étroits et plus forts que ceux que l'on nomme ordinairement "relations sado­masochistes".

            Le mode de défense du "vieux-chêne" entraîne une perte d'énergie constante. Pour maintenir ces relations anaclitiques et préserver cette pseudo-réputation, il est sans cesse sur le qui-vive. Il éprouve donc une épuisante vigilance dans le conflit entre sa personnalité fictive et son soi véritable, comme dans son rôle de "faire comme si" avec le monde environnant.

            Pour ne pas être découvert, il est prêt à tous les moyens d'évitement que BERGBRET nomme "supercheries affec­tives et sociales conscientes ou inconscientes" ( page 620 ). Trop fier et trop orgueilleux, il n'accepte pas l'échec, étant souvent incapable de l'assumer. Il en rejette volontiers la responsabilité sur les autres, sur son entourage ( familial ou professionnel ) sur lequel il s'appuie et qu'il domine.

            Une autre forme d' "aménagement" - selon l'expression de BERGERET - c'est l'évitement des conflits. Perfection­niste, hyperidéaliste et partant hyperpessimiste, le "vieux- chêne" n'a aucune confiance en autrui. Il fait, sans le savoir, le vide affectif autour de lui.  Choisissant lui-même ses contacts sociaux, il préfère avant tout ceux qui ne peuvent pas lui porter ombrage ou ceux qui sont susceptibles de lui être fidèlement inféodés. Car il ne supporte ni cri­tique, ni contradiction et ne tolère aucune velléité de con­testation ou d'affirmation personnelle autour de lui.
            Ainsi, extérieurement, on croirait, selon BERGERET, que "ces patients ont assez bien réussi la plupart du temps leurs défenses d'évitement, de sublimation et de refoule­ment ..." ( page 619, art. cité ).

            En réalité, grâce à ces subterfuges, à cette pseudo sublimation qui n'est qu'une aptitude de "faire comme si" forcée et conventionnelle, que le "vieux-chêne" essaie de créer une fausse image de lui-même afin d'entretenir cette réputation que le poète et philosophe Paul VALERY a bien caricaturée dans son "Cahier B 1910" ( Tel Quel, Gallimard, 1941, Paris ) :

            "Ma réputation... Ma ré‑pu‑ta‑tion ! dit ce niais, n'est‑ce pas le triste effort que je suis obligé de faire pour imiter l'image fausse que vous vous faites de moi ? ".
            Donc, pour ce niais, c'est l'entourage qui a forgé cette image fausse et non pas lui-même qui l'a inventée de toutes pièces pour donner le change à son milieu social. Il est obligé de faire un effort pour l'imiter, il n'est qu'une "victime" de son entourage ! Le rôle est renversé, mais l'effort est bien réel, cette défense chez le "vieux chêne", qui entraîne une dépense d'énergie plus forte que chez ceux qui assument normalement de lourdes tâches ou de grandes responsabilités.

                       II.- La double vulnérabilité des "vieux-chênes"
            Sous cette réputation d'emprunt, se réfugie un être fragile et vulnérable, sans cesse tendu, craignant que sa véritable personnalité soit mise à jour.
            C'est BERGERET qui qualifie ces "aménagements d'évi­tements multiples" de "défenses phobiques" ( page 619, art. cité ), assez différentes des phobies vraiment organisées.
Malgré un entourage choisi, le "vieux chêne" se heurte à de cruels dilemmes :

            ‑ Comment peut-on éviter les conflits quand c'est son attitude intransigeante et intolérante qui les provoque et les entretient ?
            ‑ Comment peut-on être fier et indépendant tout en étant fortement tributaire des soutiens ( affectifs et/ou professionnels ) des personnes que l'on humilie ou domine ?
            ‑ Comment peut-on tromper à la fois soi-même et son entourage ?  etc.

            Le "vieux-chêne" est conscient de ces difficultés et de ses contradictions, de ses sentiments de culpabilité, de sa propension à s'éclater, de sa tendance à "décompenser" à force de devoir "compenser" à tout moment, de se tenir constamment sur une corde raide. D'où cette défense phobique chez ces "vieux-chênes" à caractère obsessionnel.

            Dans un article intitulé "Le sort des obsessionnels" ( Christian MÜLLER, Revue médicale de la Suisse Romande, LXXXIIIème année, No 7 juillet 1963, pp. 615-622 ), le Directeur de la Clinique psy­chiatrique universitaire de Prilly, a fait une description saisissante de ces patients qu'il nomme "des obsessionnels à l'état stationnaire ou chroniques" :

            "... Nous y trouvons souvent des gens socialement adaptés, travailleurs, consciencieux, qui se font moins remarquer par leur entourage, à cause de leurs obsessions - qu'ils arrivent parfois très habilement à camoufler - que par leur scrupulosité, leur tendance à dominer les autres, que ce soit par des tyrannies actives sadiques, quoique inconscientes, ou passivement, par des manières infantiles de tourmenter et de s'agripper. C'est plus particulière­ment chez des patientes féminines, par exemple des intel­lectuelles célibataires, qu'on est frappé par leur dépen­dance et par le degré de narcissisme. Elles développent une technique remarquable pour tourmenter leur entourage, par une quête constante d'attention et d'affection, et de manœuvrer leurs partenaires dans une position de défense agressive, pour ensuite se plaindre sur un ton monotone, de leur isolement et de l'incompréhension des autres" ( p. 620 art. cité ).

            Ces observations enrichissent et complètent le ta­bleau clinique des "vieux chênes", d'autant plus que le professeur de Lausanne parle particulièrement des malades du sexe féminin, tandis que le professeur de Lyon vise im­plicitement les patients de sexe masculin.
            Dans le même article, Christian. MÜLLER cite encore les faits communs chez les différents groupes d'obsessionnels des deux sexes ( page 618 ) :
            "Tout d'abord, le niveau intellectuel, qui est supéri­eur à celui de la norme de la. population; ensuite, l'appartenance à une couche sociale relativement plus élevée ( HOLLINGSHEAD et REDLICH ) ..."
            Ces deux traits intéressants sont aussi communs aux "vieux-chênes" qui ont aussi "de fortes attaches sociales et culturelles"…

            L'analogie est donc frappante entre les "vieux chênes" de J. BERGERET et les obsessionnels chroniques de Christian. MULLER.
            Les premiers réagissent par des comportements phobi­ques de défense dont 1' "habileté d'évitement" ( des "aména­gements" ) permet de "faire comme si" au milieu des autres.
            Les seconds se défendent par des obsessions "habile­ment camouflées" pour "donner le change" à l'entourage.
            "La personnalité soi-disant intacte" ( Ch. MÜLLER, page 618, art. cité ) des obsessionnels et "la pseudo-réputation" des "vieux chênes" ne peuvent se maintenir qu'au prix d'incessants efforts de "subterfuges", d' "aménagements" compensatoires.
            La tendance à "dominer, à tyranniser les autres" ainsi que "les manières infantiles de tourmenter et de s'agripper" chez les obsessionnels sont aussi caractéristiques chez les "vieux chênes", surtout cet abandonnisme affectif qui est le propre des "relations anaclitiques".

            BERGERET considère ces relations comme "peu matures", MÜLLER voit cette "dépendance" liée à un "degré de narcissis­me", ce qui revient au même, car l'expérience humaine nous a appris que "le degré de narcissisme est inversement propor­tionnel au niveau de maturité de chaque individu".

            La personnalité des "vieux-chênes" s'avère doublement vulnérable, étant à la fois "orgueilleuse" et "abandonnique". ( Nous préférons le terme "orgueilleux" pour éviter ces con­cepts "Moi-idéal" de Freud, ou "Moi-grandiose" , "Soi-grandi­ose"  de WINNICOTT. Ce n'est pas sans raison que l'orgueil est cité depuis des siècles comme le premier des sept péchés capitaux ! ).
            L' "orgueilleux" n'accepte pas l'inéluctable ni l'imper­manence, vu la toute puissance de son narcissisme.

            Une personne, ayant une certaine maturité, possédant un "Moi-autonome" ( qu'il ne faut pas confondre avec un "Moi fort" qui peut être à la fois un "Moi-dépendant" ), supporte normalement les vicissitudes de l'existence : la malchance d'un échec ou d'un revers de   fortune, la peine de séparation d'un enfant chéri ou la douleur de la perte d'un être proche. Tandis que chez les "vieux-chênes" orgueilleux et abandonni­ques, ces événements de la vie ‑ et de la mort ‑ sont vécus comme des "blessures narcissiques", des atteintes mortelles à leur identité ( une "amputation d'une partie indispensable de soi" selon BERGERET ). Leur double fragilité ne résiste pas à ce "vécu affectif trop intense" dont l'issue pourrait leur être fatale selon l'évolution des cas.

            Il est intéressant et instructif de comparer cette évolution ( art. cité, page 618 ) avec le sort des obsessionnels chroniques chez MÜLLER :
            ‑  Passage à la chronicité; impossibilité d'influencer l'obsession. Etat stationnaire.
            ‑ Aggravation des obsessions; rétrécissement progres­sif de la personnalité, et dépendance. Parfois aboutissement au suicide.
            ‑  Changement de la symptomatologie; l'obsession remplacée par une symptomatologie psychosomatique.
            ‑  Transformation en psychose endogène, avant tout en schizophrénie ( page 619, Ch. MÜLLER, art. cité ).

            De leur côté, la crise d'angoisse aiguë des "vieux-chênes" peuvent évoluer rapidement vers "des manifestations soit névrotiques, soit psychosomatiques, soit psychotiques" ( p. 620, Jean BERGERET, art. cité ).
            Ainsi, malgré de nombreuses similitudes nosographi­ques, il est difficile d'assimiler les obsessionnels chro­niques aux "vieux-chênes". Mais il est plus aisé de consta­ter qu'il y a des traits "vieux-chênes" chez les obsession­nels chroniques, comme il y a des traits obsessionnels chez les "vieux-chênes".
            La psychogenèse des "vieux-chênes", tout en aidant à approfondir la compréhension de ces derniers, contribuera certainement à éclairer aussi la face cachée de la person­nalité des obsessionnels chroniques et par extension, les autres catégories d'obsessionnels en général.

                         III.‑ La psychogenèse des "vieux-chênes"
            Si le "comment" des "vieux-chênes" s'annonce riche en descriptions imagées et pertinentes, le "pourquoi" des "vieux-chênes" reste difficilement compréhensible et son explication ne sort pas encore du domaine des hypothèses.

            Jean BERGERET, dans sa première approche analytique, en 1968, remontait le passé d'enfance des "vieux‑chênes" pour trouver la faille du développement incomplet de leur psychisme. Il en attribuait à "une mère trop présente et trop pressante qui tient l'enfant dans une forme de symbiose, provoquant un ralentissement de l'équipement maturatif de ce dernier, faute de frustration suffisante".

            Seize ans après, en 1986 dans un ouvrage récent  ( "Narcissisme et Etats-limites"  DUNOD, Presses de l'Uni­versité de Montréal, 1986, Paris  ), BERGERET étend l'influ­ence maternelle aux deux lignées paternelles et maternelles ascendantes et élargit le grand milieu familial à l'entourage socioculturel, dont les changements des dernières années entraînent un affaiblissement de la consistance de la cellule familiale et une remise en cause de sa valeur structurante. La dévaluation des représentations environnementales et des identifications parentales perturbe les processus introjec­tifs naturel chez l'enfant et partant, son développement psychique. Ce fait est socialement et cliniquement observable chez les sujets "états-limites" nés quelques années après la seconde guerre mondiale.

            Toutefois, la famille traditionnelle, si elle permettait des identifications, pourrait aussi susciter des contre-identifica­tions. La valorisation à outrance, ou l'idéalisation des représentations parentales ou environnementales peut aussi perturber les processus introjectifs naturels de l'enfant et retarder son épanouissement personnel. C'est surtout le cas des "vieux-chênes" nés entre les deux guerres et même avant la première guerre mondiale. Ces derniers vivaient leur enfance et leur adolescence dans un climat astreignant de renforcement vigilant de la consistance de la cellule famili­ale, où les valeurs morales et sociales manichéennes tendaient trop vers l'absolu, donc inaccessibles pour le commun des mortels. Le cri de Nathanael ‑ à travers l'écrivain non con­formiste André GIDE - "Famille, je te hais ! " paraissait bien choquant au début de ce XX e siècle, mais semble fort banal après mai 1968 et surtout dans ces dernières décades où certaines soi‑disant psychologie des profondeurs, en faisant plonger les gens trop bas, les empêchent parfois de remonter en surface et leur font perdre même l'élan pour sauter plus haut. Mais cela est une autre histoire comme aurait dit KIPLING.

            Ce qu'il faut retenir, c'est qu'une famille tradition­nelle peut être intégrative comme elle peut être aussi désin­tégrative. Et qu'une protection, qui se révèle une aide dans certain moment de la vie risque d'être un obstacle dans certain d'autre. Enfin, il va de soi que tout individu, con­fronté à une même situation, ne devient pas nécessairement un sujet "état limite".

            Ce n'est pas sans raison majeure que BERGERBET classe les "vieux-chênes", cas particuliers, dans la catégorie géné­rale des "états-limites", vu la faiblesse foncière de leur psychisme. Mais si BERGERET en voit la cause dans leur passé d'enfance, notamment au sujet de l'éducation maternelle, nous estimons que la faille du psychisme peut exister à la nais­sance et même avant, au stade embryonnaire.

            Actuellement, dans les domaines des sciences médicales et des sciences humaines, on accepte communément que tous les enfants ne naissent pas égaux sur le plan physique ( ou biologique ) ni sur le plan intellectuel. Cependant, la plu­part des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes ne conçoivent pas qu'il puisse avoir à la naissance une inéga­lité des éléments structuraux psychiques potentiels.

            Les "vieux-chênes" - comme d'autres "états-limites" - auraient un équipement maturatif insuffisant au départ et non pas seulement dans la petite enfance. Le potentiel inné étant déjà plus ou moins déficient, la surprotection ne fait que retarder davantage la maturité affective, tout en stimu­lant parfois certaines possibilités intellectuelles.
            Il faut reconnaître que les mères ne surprotègent que les petits enfants faibles et timorés qui ne savent pas se défen­dre. Elles préfèrent souvent ces chers êtres passifs, dociles, qui ne leurs posent pas trop de problèmes.

            Aux apprentissages d'un métier, ces adolescents "couvés" sont jetés plus tôt dans la vie et certains peuvent s'aguerrir dans la lutte pour l'existence. Dans le cas où certains ont des facilités pour les études ( ayant une intelligence au-dessus de la moyenne ) et ont des moyens financiers ( étant dans une couche sociale élevée ), la vie estudiantine prolonge souvent leur adolescence parfois au-delà de leurs études.

            Nos universités ne délivrent en général que des divers diplômes garants d'une certaine maturation intellectuelle ( intelligence prise ici comme synonyme d'instruction, de savoir, plutôt que celui d'entendement, de connaissance ) mais qui ne cautionnent nullement la maturation affective.
            Surtout chez les étudiants présentant une certaine insuffisance psychique au départ, les études gymnasiales et universitaires ne font souvent que développer le potentiel intel­lectuel au détriment du potentiel affectif.
            Et probablement, c'est ce décalage entre l'évolution intellectuelle et l'épanouissement affectif qui provoque plus ou moins les troubles mentaux, dont l'aspect le plus perturbé,  le plus gravissime, est appelé "schizophrénie", clivage extrême et irréversible entre le "penser" et le "sentir".

            Cependant les "vieux-chênes", bien qu'ils ressentent ce décalage, n'ont pas de structure névrotique ni psychotique, comme le fait remarquer BERGERET. Ils ont la chance, ou la mal­chance de vivre dans des milieux plus ou moins bien protégés. Dans leur enfance et à leur adolescence, leur mère ou leur fa­mille ont veillé à ne pas trop les frustrer. A l'université ou aux grandes écoles, ils étaient protégés par un univers estudiantin relativement sécurisant. Dans la vie professionnelle, ils sont de nouveau protégés par leur parchemin et par leur situation sociale. Il va de soi, nous le répétons, que d'autres individus, dans les mêmes situations ne deviennent pas nécessairement des "vieux-chênes" et même s'en trouvent favorisés. Mais pour les "vieux-chênes",  ce sont autant de circonstances défavorables qui ne leur permettent pas de "mûrir" comme les autres.

            Car la "faille" est toujours là, comme ce décalage, qui se fait sentir, qui les rend mal dans leur peau. Mais au dehors, ils le compensent par une apparence d' "hypernormalité" selon le terme de BERGERET.  Or cette pseudo-réputation, maintenue à force d'énergie par des réactions obsessionnelles, rongée par une "dépression anaclitique" larvée, ne saurait résister à l'épreuve du temps et aux événements nouveaux et imprévus. C'est alors que vient la décompensa­tion, ou la chute brutale et fatale.
            Et si le vent a pu abattre le vieux chêne c'est, qu'ap­paremment bien protégé à l'extérieur, il était isolé et que son tronc était vide à l'intérieur.

                        CONSIDERATIONS  PSYCHOLOGIQUES 

            Il est curieux de constater, dans les deux articles cités plus haut, que leurs auteurs, deux psychiatres-psycha­nalystes, n'ont pas touché au problème de la dépression et ont à peine effleuré la notion de narcissisme. J. BERGERET parle de "blessures narcissiques", tandis que Ch. MÜLLER cite ce "degré de narcissisme chez certaines femmes intellectuelles céli­bataires".

            Ce n'est qu'en 1974 que BERGERET relève que les per­turbations du narcissisme sont au cœur des "états-limites" ( "Dépression et états-limites", Payot, 1974, Paris ).

            De son côté, O. KERNBERG, ardent défenseur de la distinction entre "troubles narcissiques" et "troubles limites", écrit cependant en 1979 : " ... la plupart des per­sonnalités narcissiques typiques présentent une organisation limite sous-jacente" ( "Internal World and External Reality",  Jeson Aronson,  New-York ). Le psychanalyste américain cite comme modes de défense similaires entre ces deux types d'organisation : l'idéalisation primitive, l'omni­potence et la dévalorisation.

            Et en 1986, BERGERET, dans l'ouvrage déjà cité ( "Narcissisme et Etats-limites" ) décrit avec pertinence la dépression anaclitique chez les sujets "états-limites", caractérisée, selon sa théorie de "violence fondamentale", par la persistance de "cette violence foncière, archaïque, qui n'a rien à voir avec la haine ou l'agressivité" ( page 164 ). Et il conclut que "la persistance chez ces derniers de cette violence innée naturelle va de pair avec une faiblesse de l'ensemble des systèmes d'organisation de la personnalité, c'est-à-dire une "immaturité" plutôt qu'une véritable "maladie de la personnalité" ( page 167 ).

            Ainsi, les notions d' "états-limites" et de "maturité" sont étroitement liées, comme celles de "maturité" et de "narcissisme", de "maturité" et de "dépression" ou encore de "dépression" et d' "états-limites", de "dépression" et de "narcissisme", etc.

            L' "immaturité" de la personnalité "limite", comme celle de la personnalité "narcissique", est implicitement associée à 1' "immaturité affective". D'ailleurs, chez les "états-limi­tes", la maturation intellectuelle se fait souvent indépendam­ment, et même au détriment, de la maturation affective, et au lieu d'accélérer leur conscience du Soi - ou du Moi profond - la retarde.

            Ainsi, la sécurité extérieure ( protection familiale professionnelle, socioculturelle, ...) et les signes de maturation intellectuelle ( instruction, savoir, et parfois pouvoir, ... ) qui sont des avantages pour la plupart des gens, peuvent constituer des inconvénients pour les "vieux-chênes", en exacerbant leur Moi déjà surestimé et leur Idéal du Moi grandement hypertrophié, en obnubilant leur vrai Soi.

            Leur narcissisme tendu vers un haut degré, en décalage avec leur maturité affective bien faible, les "vieux-chênes", capables de sympathie mais dépourvus d'empathie, ne peuvent avoir en réalité que des relations anaclitiques, ces relations immatures de dépendance dont parle BERGERET. La dépendance affective entraîne inexorablement les sentiments d'abandon et la dépression anaclitique considérée par BERGERET comme consé­quence d'une vive angoisse de "perte d'objet".

            Comme pour la plupart d'autres psychanalystes, cette notion de "perte d'objet" se rapporte en général aux diverses formes de dépression dites normales, réactionnelles ou névro­tiques.

            La dépression anaclitique provient par contre d'une dé­valorisation de soi, ressentie comme une atteinte narcissique grave, une blessure pouvant être mortelle. O. KERNBERG  y voit une "tonalité de rage, d'impuissance ou de désespoir, consé­quence de l'effondrement de la première idéalisation de soi-même" ( "Borderline conditions and pathological narcis­sism", Jason Aronson, 1975, New York ).

            La dépression anaclitique chez les "vieux-chênes", qui passe presque inaperçue, est souvent latente, pour ne pas dire larvée, et suivant les cas, somatisée ( affections des voies ou organes vitaux : estomac, cœur, poumons, reins, ou appareils locomoteurs, etc. ), les pulsions agressives se trouvent la plupart du temps réprimées ou profondément refoulées. D'ailleurs, bien que superficiels et factices, leur hyperconformisme et leur pseudo-réputation leur ser­vent toutefois de défense et d'autoprotection contre le monde extérieur.

            Tandis que la dépression anaclitique chez les sujets "états-limites" adolescents, ou jeunes adultes, s'avère en général fort manifeste et souvent exprimée par des passages à l'acte, des "acting-out ", ou des actes de violence parfois purement gratuite. Et chez certains, dont l'agressivité se retourne contre eux, les risques de suicide sont à craindre ( comme chez quelques "vieux-chênes" et obsessionnels chro­niques ).

            Les jeunes sujets "états-limites" sont d'autant plus exposés, plus vulnérables qu'ils ne sont nullement protégés par leur famille déçue qui les rejette, ni par la vie pro­fessionnelle exigeante dans laquelle ils n'arrivent pas à s'intégrer, ni par la société intolérante qui les abhorre, qui les relègue, quand l'occasion se présente, dans des institutions spécialisées.
On comprend bien pourquoi, ces jeunes démunis en eux-mêmes, honnis par l'entourage, sont facilement devenus antifamiliaux, antisociaux, antireligieux, anticonformistes et même antihumains.

            Le progrès actuel de la science et de la technique évoluant au détriment du progrès moral et humain, leur sert aisément de prétexte ou même d'alibi pour fuir ce monde, adhérer aux divers sectes exotiques, ou s'engager dans des mouvements extrémistes, ou sombrer désespérément dans la drogue ou dans la psychose ...
            La psychiatrie, comme la psychanalyse et d'autres sciences psychologiques, sont plus ou moins désarmées pour le moment devant ces deux catégories d' "états-limites".

                              RECAPITULATION

            1.‑ Les "vieux-chênes" et les jeunes "états-limites", bien qu'ils réagissent différemment dans leur vie, ont pour cause commune une organisation déficiente de la personnalité au départ, congénitale, qui n'est pas nécessairement héréditaire, comme les cas de l'intelligence limite ( et de déficience intellectuelle ) qu'on a mis beaucoup de temps à ne plus considérer comme "maladies".

            2.‑ Cette organisation de la "personnalité limite", et celle de l'intelligence limite, ne seraient pas forcément "figées" dans leur développement, mais pourraient être "améliorées" ou "péjorées" suivant les diverses influences paren­tales, familiales, professionnelles, socioculturelles.

            3.‑ Il s'avère inexact et injuste d'imputer, automa­tiquement, sans partage relatif les responsabilités et les conséquences de cette évolution, aux parents, à la société, et au monde environnant.

            4.‑ Il est temps de reconnaître les rôles ambivalents à effets paradoxaux ou pervers de la cellules familiale, des traditions, des religions, des idéologies, des progrès de la science et de la technique, qui peuvent être des aides ou des entraves suivant le moment ou le stade d'évolution de chaque être humain, qui perçoit l'Autre et le Monde selon une optique et un vécu différents. D'où une multitude de réalités à explo­rer pour la compréhension humaine et non pas cette réalité  "standard" dite normale et objective, mais qui se révèle bien subjective et arbitraire.

            5.‑ Les deux traits communs chez les  "vieux-chênes"  et chez les obsessionnels : niveau intellectuel au-dessus de la normale et appartenance à une couche sociale relative­ment élevée indiquent d'une part, que la maturation intel­lectuelle peut se développer indépendamment de la maturation affective ( liée à la réalisation de l'être ), et d'autre part, qu'il est plus facile pour le commun des mortels de "réussir dans la vie" que de "réussir SA VIE".

            6.‑ L'origine de maints troubles mentaux chez les humains et la source de divers maux dans le monde provien­draient-elles de la disparité entre le développement de l'intellect et celui des affects, qui entraînerait un décalage entre la maturation intellectuelle et la matura­tion affective ?  L'évolution du sens éthique - pour ne pas utiliser le terme de progrès moral  - de ce siècle s'avère être largement dépassée par le "progrès technique".

            7.‑ Dans le domaine clinique, les "vieux chênes" se raréfient, tandis que les "états-limites" se multiplient depuis au moins deux décennies.
            Nous espérons que cette dernière catégorie va peu à peu s'estomper à son tour dans un avenir pas trop lointain, afin que puisse émerger une nouvelle catégorie dans laquelle la "violence fondamentale" ( selon J. BERGERET ) cédera la place, ou au moins se verra soumise à 1' "élan créateur", l'autre aspect, ou l'autre dynamique du psychisme humain.

            Car l'homme de demain sera l' "homme créateur" dans son processus d'humanisation lente mais progressive, et ne restera indéfiniment ni l' "homme coupable" de la psychana­lyse traditionnelle, ni l' "homme tragique" de la psycholo­gie du Soi ( Cf. H. KOHUT, "The Restoration of the Self", International Universities Press, 1977, New York ).

            "L'homme créateur, se réalise en tant que l'être auto­nome qui s'intègre dans la communauté - pour la servir - tout en se gardant de ne devenir qu'un reflet ou qu'un moulage du monde extérieur."

 
            Le Mont-sur-Lausanne
            Printemps 1987.
            L.D.T.