Réagir au stress

             Le "stress" est un terme anglais emprunté au domaine physiologique il y a une quarantaine d'années par le chercheur canadien Hans SELYE pour désigner "les réactions de l'organisme pendant les manifestations affectives et leurs influences réciproques".

            On ne peut pas parler de fatigue sans parler de stress , croyant que c'est le stress qui provoque la fatigue ou la fatigue qui engendre le stress. Et en général, on attribue souvent la fatigue à un surcroît de travail.
            Cependant, pour le Dr Hans SELYE qui a dépassé 70 ans, le meilleur moyen d'éviter le stress c'est le travail intensif ! Car, ce n'est pas le travail - dit-il - qui nous "tue" mais nos réactions émotives. 
            Il distingue deux catégories de stress : le stress agréable comme l'échange d'un baiser avec l'être aimé, et le stress désagréable comme le fait de s'asseoir dans un fauteuil de dentiste.
            On ne peut donc pas éliminer à tout prix le stress de notre existence. Chacun de nous doit s'efforcer de bien connaître sa manière particulière d'y répondre et d'organiser sa vie en conséquence. Ainsi, d'après le savant canadien, les êtres humains peuvent être divisés en deux types principaux: les "pur-sang" auxquels le stress est l'élément stimulant de leur plein épanouissement, et les "tortues" qui ont besoin de paix, de calme, d'une atmosphère sereine pour leur développement optimum. Nous devons nous y reconnaître. 
            D'autre part, il dépend largement de chacun de nous que tel fait soit perçu comme agréable ou non. Moyonnant quoi, il n'est pas impossible, en adoptant l'attitude appropriée, de transformer le stress négatif en stress positif et d'en faire un "eustress" ( "eu" est un préfixe grec qui signifie bon ). Le bon stress peut aussi "retentir" sur l'organisme, mais pour des raisons encore inexpliquées, beaucoup moins que le stress négatif. "Imiter le cadran solaire, ne compter que les jours heureux", le Dr Hans SBLYE se plaît à répéter ce dicton souvent entendu dans son enfance en Autriche-Hongrie. Il serait bien sot de gaspiller l'énergie que nous recevons de la nature en vain ressentiment, au lieu de l'utiliser à d'autres tâches constructives. 
            Une sorte de stress social particulièrement répandue à notre époque, souligna-t-il dans un interview, est le manque de motivation. Beaucoup de gens ne vivent que pour eux sans trop se soucier des autres. 
            Ce principe "égocentrique" de poursuite exhaustive de satisfaction personnelle est aussi générateur de stress que le trop plein de motivations, cette attitude idéaliste d'altruisme absolu et de renoncement permanent. 
            Dans ses recherches devenues célèbres, il a observé que la plupart des malades atteints de troubles liés au stress étaient "victimes" d'un comportement faussé par l'excès, soit d'égocentrisme, soit d'altruisme. Il a retrouvé dans les deux cas les mêmes sentiments d'insécurité, de frustration, de ressentiment et de désappointement. 
            Enfin, pour combattre le stress, le Dr Hans SELYE préconise une antidote à trois éléments : 

           1.- Connaître son propre seuil d'endurance en déterminant si l'on est "pur-sang" ou "tortue", et vivre en conséquence ; 
            2.- Choisir des objectifs que l'on se donne dans la vie en veillant à ce qu'ils correspondent à des aspirations personnelles et non aux exigences d'autrui ; 
            3.- Assurer sa sauvegarde en se rendant indispensable à autrui, autrement dit, tenir un équilibre entre l'égocentrisme et l'altruisme en adoptant une attitude "égo-altruiste" .  

            Note de la Rédaction : 
            Cet article est un résumé de celui du Sélection du Reader’s Digest No octobre 1982 : "Comment combattre le stress", tiré de "Psychologie Today" mars 1978, Ziff-Davis Publishing Co., New-York N. Y.  L’idée générale est bonne, mais certains arguments ne sont pas indiscutables. Nous le soumettons à nos lecteurs en sollicitant leur avis et en réservant nos commentaires dans un prochain numéro.

            L.D.T.

            - Voulez-vous revenir encore une fois sur ce problème du stress ? demanda un lecteur. Votre article condensé dans "LE LIEN" No 9 de janvier 1983 ne nous a pas du tout satisfait. 
            - Moi non plus, répondis-je. Je l'ai publié dans l'intention de provoquer quelques réactions : Il y a dans ce texte des idées valables pouvant servir de base à nos discussions. Vous rappelez-vous de la définition du stress ? 
            - Bien sûr, dit notre lecteur. Malgré les déformations et les abus des mass media de ce terme franglais, nous savons que le stress est une réaction de l'organisme lors de manifestations affectives et leurs influences réciproques. 
            - L'organisme n'est qu'un des facteurs du contexte général, dis-je.
Il y a le style de vie plus rapide, plus trépidant qu'avant (Hans SELYE, le père de la notion de stress ne l'a découverte qu'il y a une quarantaine d'années). D'ailleurs, il y a de bons stress et de mauvais stress, des stress agréables et des stress désagréables, des stress stimulants et des stress déprimants. 
            -  Je ne pense pas que deux personnes réagissent de la même manière devant un même stress, rétorqua notre lecteur. Un stress stimulant pour l'un peut être déprimant pour l'autre et vice versa.
             - Je suis d'accord avec vous sur ce point, dis-je. La réaction physio-affective dépend de la nature de l'événement, de la situation impliquée, de l'environnement socioculturel, et surtout de la personnalité de l’individu en cause. Le fait de vouloir "standardiser" le stress en établissant une échelle de stress commune à tous les mortels constitue une grande erreur psychologique. 
            - Faites-vous allusion à ce livre du Dr BENSABAT et ses quelques dizaines de collaborateurs-spécialistes dont trois prix Nobel ?
            - C'est exact, répondis-je. J'ai lu l'année dernière l'analyse de cet ouvrage par Yves Christen dans le quotidien vaudois  "24 Heures", sous ce gros titre: "Evitez de craquer. Pour vivre vieux, soyez irresponsable et agressif". Ce n'est pas sérieux !
            - Mais si : protesta notre lecteur. L'auteur de l'article du journal a basé cette conclusion sur des travaux scientifiques. En premier lieu, il y a les recherches célèbres du Dr Hans SELYE qui ont amené ce dernier à comparer notre "capital énergétique" à un compte en banque qui s'appauvrit au fil des prélèvements et qui s'amenuise à coups de stress successifs. Ensuite, il y a ces expériences du Dr Riley sur les manifestations de l'agressivité chez les souris en rapport avec la leucémie ; enfin, celles du Dr Brady sur l'apparition des ulcères chez les "singes-cadres" et l'absence de ce mal chez les "singes-ouvriers".
            - Vous savez bien, dis-je, que je me méfie toujours de ces expérimentations dans le domaine animal où l'on cherche à interpréter le comportement humain en manipulant ou en torturant de pauvres cobayes en cage. Quant à essayer d'introduire la mesure et la comptabilité dans la sphère affective, c'est encore un autre non-sens. 
            - En effet, remarqua notre lecteur, la quantité ne joue pas souvent sur le plan des affects.
            - Hans SELYE a observé que "le manque de motivation peut être aussi générateur de stress que le trop plein de motivation". Il a retrouvé chez ces deux catégories de stressés les mêmes sentiments d'insécurité, de frustration, de ressentiment et de déception.
            - C'est paradoxal, s'écria notre lecteur. 
            - Pas du tout, répondis-je. Je peux aussi parodier le psychologue canadien en proclamant que "le manque de sens de responsabilité engendre autant de stress que le trop plein de sens de responsabilité".
            - Voulez-vous éclairer ma lanterne? demanda notre lecteur.
            - Volontiers, dis-je. Je pars de l'idée généralement admise que l’individu est un être social, êtes-vous de cet avis?
            - Parfaitement, répondit notre lecteur. Vivant dans le monde, il est naturellement lié au monde et dépendant du monde.
            - Dans ce contexte, continuai-je, il est naturellement responsable et par conséquent, naturellement motivé.
            - Mais cela ne correspond pas au comportement humain de tous les jours? protesta notre lecteur.
            - Justement, dis-je. Les notions de devoir, de responsabilité, de motivation ne paraissent dans notre langage que lorsque surgissent ces résistances entre l'individu et lui-même et son entourage.
            - Pourtant, dans les rapports avec autrui, il veut réagir comme s’il n'y avait pas de résistances, observa notre lecteur. 
            - C'est l'attitude conventionnelle de la majorité de gens qui acceptent plus ou moins les règles. Mais la réaction de celui qui les rejette s'avère fort contradictoire. Il tient beaucoup plus à l'opinion et au contact avec les autres. Et plus il se montre peu sociable, plus il a besoin de la société.
            - Cela revient à dire que "celui qui veut se ficher des autres, ne peut pas se passer d'autrui" proclama notre lecteur.
            - Bravo ! m’écriai-je. Vous vous exprimez mieux que moi en langage populaire. De même, l'individu irresponsable ne vit pas sans stress comme on le croit, parce qu'il dépend aussi trop des autres. Lui-même se sait irresponsable, mais il ne veut pas que son entourage admette cette irresponsabilité, sans excuse. Et plus il se justifie, plus il se sent visé, jugé, haï par le monde environnant, plus deviennent insupportables ces sentiments de malaise, d'insécurité, d'abandon ...
            - Et le cas contraire du stressé ayant trop de responsabilités? demanda notre lecteur. 
            - Nuance, j'ai dit "ayant trop de sens de responsabilité". C'est tout différent, car je connais nombre de gens qui ont de tas de responsabilités, qui travaillent énormément et qui s'en tirent merveilleusement.
            - J'en ai connu aussi quelques-uns, approuva notre lecteur. Et ce sont eux qui se plaignent le moins.
            - Celui qui a trop de motivations ou trop de sens de responsabilité, continuai-je, n'a pas cet excès d'altruisme que l'on pense. Il dépend aussi trop des autres comme celui qui manque de motivation ou qui est irresponsable. Le premier comme le second, force sa nature, joue un rôle.
            - Tout le monde joue un rôle, interrompit notre lecteur, comme vous et moi.
            - C'est juste, repris-je, mais le rôle du "non sociable" et du "trop sociable" est moins vrai, moins authentique que d'autres.
            - Parce qu'il n'est pas naturellement sociable comme vous l'avez fait remarquer : ajouta notre lecteur.
            - Tant qu'il garde une façade, tant que cette sociabilité reste à l'extérieur, il cherche à la manifester, à la faire savoir aux autres, en quête de reconnaissance.
            - Celui qui a trop de sens de responsabilité ou trop plein de motivations, exige trop de lui-même comme il exige trop des autres. Il entretient un circuit d'agressivité engendré-ressenti, entraînant des sentiments d'insécurité, de décepption, comme chez l'autre catégorie extrême.

             - Vous me faites penser à ce type "hypersocial" qui étouffe les autres, parce qu'il a trop  besoin d'affection pour lui-même, et surtout ce type "hyper moral" qui provoque un malaise dans son entourage par son exigence rigide et bornée. 
            - En effet, tous ces gens là se sont mis - le savent-ils? - dans une situation fausse et insoutenable, créée par eux-mêmes, et indirectement par leur milieu ambiant. Et le vrai stress, conclus-je, ce ne sont pas ces petits tracas ou moult avatars de l'existence, c'est cette incapacité de surmonter cette situation dans laquelle l'individu impuissant se sent pris dans son propre piège. 

            Prilly, mars 1984. 
            L.D.T.