Rencontre des religions

                      TOUT CE QUI MONTE CONVERGE.

            Les mystiques d'Occident ou d'Orient parlent d'une même voix au sujet du Divin.
           Dans chaque religion, il y a un enseignement ésotérique qui vient de l'intérieur, du Centre, de l'intemporel, et un enseignement exotérique venant de l'extérieur, des périphériques, du temporel avec des manifestations multiples qui changent avec chaque religion et même à l'intérieur d'une religion.
            Les croyants d'une religion voient souvent une autre religion à travers les manifestations extérieures venant de l'enseignement exotérique de cette croyance.
            S'ils parvenaient à remonter à l'enseignement ésotérique de cette dernière, les barrières pourraient être effacées plus facilement ...     LDT

             BOUDDHISME et  CHRISTIANISME

            Nous perdons de vue ce que notre civilisation occidentale doit à la Grèce. Celle-ci a hérité des vieilles cultures de 1'Egypte, de la Mésopotamie et de la Crête, Mais ce que la Grèce a reçu de l'Egypte, cette dernière le doit à l'Inde par la voie des conquérants persans. 

            Les contacts entre l'Orient et l'Occident ont toujours existé. Ils se sont réalisés d'une façon beaucoup plus profonde et constante que nous le supposons généralement, Ceci s'applique plus particulièrement aux périodes historiques précédant l'avènement du Christianisme,
            L'impression d'une absence de liens entre 1'Orient et l'Occident résulte du fait que dès la chute de l'empire romain l'un et l'autre se sont trouvés brusquement sans communication. 
            L'occident ayant été dévasté par les invasions barbares a vécu dans une sorte de somnolence, replié sur lui-même, ne connaissant plus que lui seul pendant la période ténébreuse du Moyen-Age. 
            Les Occidentaux avaient à tel point perdu toute notion du reste du monde que beaucoup parmi eux ont cru qu’en ouvrant la route maritime de l’Inde et de la Chine, les Portugais et les Espagnols avaient réellement découvert un monde nouveau.

           (Tableau ci-dessus : Christ et Bouddha par Paul Ranson 1861-1909. Huile sur toile)

            Celle illusion doit être dissipée.  Il semble d'ailleurs qu'elle ait été habilement entretenue par ceux qui avaient tout intérêt à masquer les véritables origines orientales du Christianisme.
            Nous savons actuellement sans aucun doute possible que l'Inde et la Chine avaient pendant de nombreux siècles, dès l'aurore des temps historiques sinon même avant, entretenu des relations commerciales, culturelles et artistiques fréquentes avec l'Occident.

            Les preuves historiques de ces relations se trouvent à foison dans les anciens écrits de la Grèce, de l'Egypte, de la Chaldée ainsi qu'aux Indes. 
            Le grec, langue indo-européenne offre une similitude profonde de racine avec le sanscrit, langue sacrée des Indous Tous deux ont une origine commune.

            Dès l'an 2000 avant J.-C. des contacts ont existé entre l'Orient et l'Occident indépendamment de ceux qui viennent d'être mentionnés.
            Ils se sont établis dans les steppes de l'Asie méridionale et formèrent la base de la langue indo-européenne commune. Les indo-européens eurent le privilège de bénéficier d'une découverte sensationnelle à cette époque : l'utilisation des chevaux pour les chars de guerre. Cette révolution technique leur facilita les conquêtes de l'Asie Mineure, de l’Iran, de l'Inde du Nord. 

            Quinze siècles avant notre ère, les Egyptiens allaient par mer, chercha dans l'Inde des parfums et diverses matières précieuses.
            Salomon fit bâtir le temple de Jérusalem avec des matériaux ramenés des Indes.
            Darius, roi des Perses, envoya ses troupes jusqu'aux régions nord-occidentales de l'Inde. 

            D'autres contacts ont été établis entre l'Occident et l'Orient au cours du règne Alexandre le Grand ( 356-323 av. J. - C.), roi de Macédoine, qui étendit ses conquêtes jusqu'à l’Indus.
Il fonda des colonies jusqu'aux confins du Turkestan russe à Khodjend dans le Ferghâna, aux pieds des Monts T'ien Chan ainsi qu'à Samar­kand à la limite de l'Inde et de l'Asie Orientale, 
            Séleucus Nicator, vaincu par l'Empereur des Indes Tchandragoupta ( Sandracottos ) envoyait en ambassade à la cour du monarque indou l'historien grec Mégasthènes.
Non seulement les souverains du royaume grec de Bactriane mais de nombreux autres princes plus éloignés entretinrent des relations cultu­relles et commerciales suivies avec les successeurs de Tchandragoupta.

            Les preuves indiscutables de ces contacts fréquents se trouvent dans les édits gravés sur les colonnes de pierre et les rochers sous le règne d'Açoka, le grand Empereur bouddhiste, 
            C'est en Afghanistan que s'établirent plus spécialement les échanges féconds entre le Bouddhisme et la pensée grecque. Jusqu'à l'ère chrétienne les rois grecs successeurs d'Alexandre y ont régné.
            Ils eurent à leur tour, comme successeurs les rois indo-scythes dont le célèbre Kanishka, qui continuèrent à régner pendant plus de deux siècles.

            Ainsi que l'écrit René Grousset (1). 
            « Les rois grecs successeurs d'Alexandre, et ensuite les scythes hellé­nisés successeurs de ces grecs, devaient se perpétuer pendant des siècles en Afghanistan. Le résultat, c'est que ces rois indo-grecs ou indo-scythes finirent par se convertir au bouddhisme, Le fameux texte bouddhique du Milindapanha nous annonce la conversion de Milinda, c'est-à-dire du roi Grec Ménandros régnant au Penjab vers 150 av. J.-C. Quant au roi indo-scythe Kanishka il fut un saint bouddhique et présida des Conciles. »

            La tendance à l'objectivation, chère aux Grecs, rencontra ainsi en maintes occasions le caractère plus intériorisé, moins démonstratif des Asiatiques.
            Par leur culte de la forme, les Grecs furent les premiers à tenter une représentation sculpturale du Bouddha. Cette dernière eut peut-être été jugée comme sacrilège par les premiers bouddhistes. Ceci ne nous empêche nullement de reconnaître le caractère profondément émouvant des splendeurs de l'art indo-hellénique ou gréco-bouddhique (2).

            Le roi Asoka dont le règne se situe entre 274 et 236  av. J. - C. fit du Bouddhisme une religion universelle. Il le répandit dans toute l’Inde, à Ceylan, au Cachemire ainsi qu'au Gandhara. De nombreux princes grecs de son temps reçurent, grâce à lui, des missionnaires bouddhistes dont l'influence a été considérable dans différents centres où le christianisme se constitua et se développa ultérieurement.
            Antioche, roi de Syrie, régnant entre 261 et 246 av. J. -C. fit un accueil chaleureux aux porte-parole du Bouddhisme.
            Ptolémée II Philadelphe, roi d'Egypte, régnant entre 284 et 246 av. J.-C. était un lettré de grande influence. Le roi Açoka lui envoya également des moines bouddhistes à l'enseignement desquels il prit un profond intérêt.
             Antigonos Gonatas, roi de Macédoine qui vécut entre 318 et 248  av. J.-C., témoignait également une vive sympathie aux enseignements du Bouddha. 
            Margas de Cyrène et Alexandre d'Epire sont également désignés parmi les personnalités occidentales ayant entretenu des rapports fréquents avec la pensée bouddhiste (3). 
            Après le règne d'Açoka, le Bouddhisme a bénéficié non seulement du l'appui du roi indo-scythe Kanishka (78-103 ap. J.-C.) mais aussi Harshavardhana (606-647 ap. J.-C.) et de la dynastie Pâla (750-1150) qui régna sur le Bengale. 

             Nous croyons utile de rappeler que l'Empire romain étendait son commerce jusqu'à la Chine. Celle-ci était désignée par le « pays des Sères ».
             Les Chinois, de leur côté, désignaient l'Empire romain par le terme Ta-Tsing.

            Enfin, à une période plus reculée, dès le Vè ou le VIè siècle avant notre ère, les Indiens connaissaient les Grecs qu'ils appelaient « Yavanas ).
            Cette dénomination fut étendue plus tard aux Romains.
            Ces contacts lointains dérivent d'une filiation commune indiquée précédemment et remontant entre 2000 et 1500 ans av. J. -C.

            Dans une étude intéressante, Sylvain Lévi (Le Bouddhisme et les Grecs) signale qu'à la fin du IVè siècle avant notre ère, il y avait des Bouddhistes et des Brahmanes à Athènes.
            Les écritures bouddhiques nous enseignent que dès le Ille siècle avant J. -C. de nombreux missionnaires bouddhistes ont porté très loin des. Indes la bonne parole du Bouddha.
            Les relations du troisième concile bouddhique tenu à Patalipoutra en 242 av. J.-C. sous le règne de l'Empereur Açoka citent les noms de quelques-uns des plus illustres parmi ces missionnaires.
            L'un, appelé Yavana Dharma était envoyé en Bactriane, et l'autre, Mahâ-Rakshita, eut une action importante à Alassada, capitale de l'Empire grec, correspondent à l'actuelle Alexandrie d'Égypte. C'est en cet endroit même que se constitua plus tard un des centres de développement les plus actifs du Christianisme, Clément d'Alexandrie signale d'autre part, y avoir fréquemment rencontré des missionnaires bouddhistes et des brahmanes.

            Il est intéressant de noter que les communautés Esséniennes et les sectateurs des Thérapeutes, ces précurseurs en Egypte de la Thébaïde eurent de fréquents contacts avec la pensée bouddhique.
            Leurs préceptes semblent s'inspirer des enseignements et des pratiques de l'ascétisme bouddhique.
            Le rayonnement de la pensée bouddhique s'étendit jusqu'aux bords de la mer Morte, où l'historien Pline relate le passage de nombreux missionnaires.

            Nous signalerons, pour terminer, qu'il n'est pas exclu que Jésus se soit rendu au Tibet durant les dix ou quinze années de son adolescence dont nous n'avons aucune relation. Dans un récit de voyage, violemment attaqué par le Vatican et considéré comme fantaisiste par plusieurs auteurs, Nicolas Notovitch affirme avoir trouvé des traces de la présence de Jésus au Tibet. Les textes tibétains parlent de l'existence de « Saint Issa » et mentionnent sa crucifixion entre deux malfaiteurs (4).

            L'étude approfondie de l'histoire du brahmanisme, du bouddhisme et du christianisme nous révèle une identité frappante dans le processus de dégradation progressif de ces religions.
            Cette dégradation résulte d'une inertie inhérente à l'esprit humain.
            Celle-ci incite l'homme à rechercher des solutions de paresse, faciles, confortables, évitant l'effort et l'initiative.

            La plupart des êtres humains sont incapables d'assimiler les enseignements trop dépouillés des grands maîtres. Ces derniers ont toujours fait appel à un travail de transformation intérieure très ardu. Nombreux sont ceux qui ont préféré se limiter à l'adoration facile de l'image du Maître. Ils ont, de ce fait, négligé la transformation spirituelle qu'il leur suggérait de réaliser.
            Le processus de déification du maître, résulte lui-même de différents facteurs assez complexes. Durant sa vie, l'évidence de son caractère humain s'impose. L'enseignement seul compte. La personne importe moins quoique celle-ci soit toujours entourée d'estime et de respect. L'Eveillé authentique insiste toujours sur le fait qu'il n'est qu'un instrument et s'oppose à toute déification de sa personne. Mais dès l'instant de sa mort, les légendes apparaissent et entreprennent leur œuvre dégradatrice.
            Le Maître n'est plus un homme mais devient un véritable « Dieu ». Comme il semble inacceptable qu'un tel Dieu soit né de l'acte d'amour humain l'imagination enfante le subtil stratagème d'une conception spirituelle.
            Sri Krishna, et le Bouddha lui-même n'ont pas échappé à ce processus de déification. Tous deux ont été annoncés par les Sages et les « voyants ».
            Les légendes nous les présentent comme les fruits d'une conception spirituelle, les circonstances de leur mort sont accompagnées de nombreux miracles : chutes de fleurs, tremblements de terre, etc.

            Dans une étude remarquable sur les origines orientales du Christianisme, le professeur Albert Metzger a comparé les éléments de ce processus de déifications dans le Brahmanisme, le Bouddhisme et le Christianisme (5).

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            (1) Revue « France-Asie », sept. 1953, p. 768.
            (2) A cet égard, la Grèce a une situation unique et un rôle capital. Elle marqua la transition entre l'ancien cycle des religions polythéistes et le christianisme. C’est le nœud gordien où s'enroulent tous les fils secrets qui courent de l'Asie à l’Europe, de l'Orient à l'Occident.» (E, Schurë : Les grands Initiés, p. 265.)
            (3) «L'Inde influença fortement le courant de la vie intellectuelle et spirituelle de ces différents peuples (Chine, Assyrie, Perse, Grèce), Les missionnaires envoyé par Açoka dans ces pays eurent un rôle prépondérant dans la transmission de cette lumière. Pline ne les montre-t-il pas établis sur les bords de la Mer Morte ? N'est-ce pas ces missionnaires ashokiens en même temps que bouddhistes qui donnèrent plus tard naissance aux Thérapeutes, aux Esséniens de Judée et d'Arabie qui enseignèrent Jésus ( Revel, Les routes ardentes de l’Inde.).
            (4) La vie inconnue de Jésus, par Nicolas Notovitch.
            (5)  Albert Metzger, Origines orientales du Christianisme, éd. Ernest Leroux, Paris 1906. 
            ( Extrait de l’ouvrage de Robert Linssen « Bouddhisme, Taoïsme et ZEN » éd. Le courrier du livre. Paris 1972. Pages 224 – 229 ).

             Le christianisme a été d'abord au Liban pays des Arabes. L'islam est arrivé six cent vingt ans après.  
            De fait, la présence du christianisme dans tout ce qui constitue aujourd'hui le Moyen-Orient remonte à l'Antiquité - autour de l'an 40 - bien avant l'islam, qui n'apparaîtra qu'au VIIe siècle. Dans le nord du Liban, tout près des "cèdres de Dieu". il existe une "vallée sainte", la Kadicha. Ses grottes servirent de refuge aux chrétiens lors des invasions mameloukes, au XIIIe siècle, des monastères y furent ensuite érigés à l'époque de l'Empire ottoman. C'est là, dans ce haut lieu de la chrétienté d'Orient, qu'Alexandre Najjar a choisi de situer son dernier roman (Kadicha, éd. Plon, 2011) : "Nous n'avons aucun complexe à nous dire Arabes, souligne cet écrivain. Les chrétiens, en Orient, ne sont ni des intrus ni des invités. Ils ne vivent pas chez les musulmans mais avec eux." Cette arabité assumée explique le rôle joué à la fin du XIXe siècle par l'intelligentsia chrétienne dans l'émergence du courant réformateur de la Nahda (renaissance), puis, après la Seconde Guerre mondiale, dans l'élaboration de l'idéologie nationaliste arabe. Ce sont en effet, en grande partie, des chrétiens qui ont forgé la notion d'arabisme, à commencer par le syrien Michel Aflak, le fondateur du parti Baas, en 1943.

            Cette dimension est parfois oubliée, en Occident comme en Orient. "De même que les Occidentaux ont tendance à considérer que tous les Arabes sont des musulmans, bien souvent, dans l'inconscient des musulmans, les chrétiens sont assimilés aux Occidentaux. Et le soutien de l'Occident à Israël exacerbe alors les sentiments anti-chrétiens", déplore le père Mansour Labaky. Vicaire épiscopal du diocèse maronite de Beyrouth, il était en 1976 le curé de Damour, lors de la destruction par les milices palestiniennes de cette ville chrétienne, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Beyrouth. 

             L'exode massif des chrétiens d'Irak, pris pour cibles par les groupes armés islamistes, les récents attentats contre les coptes d'Egypte ont renforcé le sentiment d'insécurité chez les chrétiens d'Orient. Et certains redoutent aujourd'hui que les révolutions arabes ne se traduisent par la montée en puissance d'organisations islamistes fermées au multiculturalisme.

            Au Liban, c'est tout naturellement l'évolution de la situation en Syrie qui monopolise l'attention. Si le débat est largement biaisé - les prises de position des uns et des autres dépendant souvent de leur appartenance partisane -, il n'en revêt pas moins une dimension philosophique. « La démocratie est un concept optimiste, mais elle inquiète en même temps parce qu'elle peut déboucher sur l'extrémisme », avoue Trady, jeune étudiante chrétienne de Beyrouth.

            Source : Dominique LAGARDE, Scarlett HADDAD (L'EXPRESS du 21 décembre 2011). 

            ANNEXE : Les chrétiens d'Orient

            On estime aujourd'hui (2011) à un peu plus de 11 millions le nombre de chrétiens d'Orient (arabes et non arabes), auquel il faut ajouter une diaspora d'environ 6 millions .
            De 8 à 10 millions en Egypte, principalement des coptes (10 % de la population)  
            - 1,4 million au Liban (40 % de la population) 
            - 850 000 en Syrie (6% de la population) 
            - 500 000 en Irak (3% de la population), où ils étaient plus de 1 million au début des années 1990 
            - 350 000 en Jordanie (6 % de la population) 
            - 150 000 en Israël (2 % de la population) 
            - 60 000 dans les territoires palestiniens (2 % de la population).

            C'est au niveau de l'ésotérisme, dans la perspective soufie, que s'est produite la rencontre la plus profonde avec d'autres traditions et que l'on peut trouver aujourd'hui la base indispensable pour la compréhension en profondeur des autres religions. Le soufi est celui qui cherche à transcender le monde des formes, à passer de la multiplicité à l'Unité, du particulier à l'Universel. Il abandonne le multiple pour l'Un, et ce processus même lui apporte la vision de l'Un dans le multiple. Pour lui toutes les formes, y compris les formes religieuses, deviennent transparentes et lui révèlent ainsi leur origine unique. Le Soufisme - ou gnose islamique - est l'affirmation la plus universelle de cette sagesse pérenne qui est au cœur de l'Islâm et en fait de toute religion comme telle.

             C'est cette gnose qui apporte la meilleure preuve de la vérité de la religion comme telle, et cela parce que le gnostique voit dans la religion un aspect inséparable de l'existence humaine. L'homme est la meilleure preuve de l'existence de Dieu, car il confirme son Créateur par sa nature théomorphique, et en particulier par son intelligence, qui est preuve de l'Absolu, son objet réel. 
            « La nature humaine en général et l'intelligence humaine en particulier ne sauraient se comprendre sans le phénomène religieux, qui les caractérise de "la façon la plus directe et la plus complète: ayant saisi la nature transcendante - non "psychologique" - de l'être humain, nous saisissons celle de la révélation, de la religion, de la tradition ; nous comprenons leur possibilité, leur nécessité, leur vérité. En comprenant la religion, non sous telle forme ou selon tel ou tel mot à mot, mais aussi dans son essence informelle, nous comprenons également les religions, c'est-à-dire le sens de leur pluralité et diversité ; c'est là le plan de la gnose, de la religio perennis, où les antinomies extrinsèques des dogmes s'expliquent et se résolvent.» (F. Schuon, « Religio perennis » in Etudes treditiontielles, janv.-fév. 1965, p. 10.) 

             C'est cette doctrine suprême de l'Unité -elle-même unique (al-tawhid wâhid) - que les soufis appellent  « la religion de l'amour », et à laquelle se réfère Ibn 'Arabi dans son poème bien connu dans Tarjumân al-ashwâq :

            « Mon cœur peut maintenant prendre toutes les formes
            Couvent pour le Chrétien, prairie pour la gazelle,
            Temple pour une idole, ou Ka 'ba de l' Islâm,
            Tables de la Torah ou Livre du Coran
            Je suis la religion d'Amour. Ma religion,
            Ma foi sont là partout où vont ses caravanes. »
            D'après la traduction de R.k Nicholson (Londres, 1911), p. 67. Cf. aussi S.H. Nasr, Three Muslim Sages (op. cit.), p. 116 sq. 

            Cet amour n'est pas simplement sentiment ou émotions, c'est l'aspect réalisé de la gnose. C'est une connaissance transcendante qui révèle l'unité intérieure des religions. Dans son Gulshan-i râz, Shabistarî fait allusion à cette même vérité lorsqu'il écrit : 

            « Car l'Etre nécessaire est aussi contingent
            Que l'Enfer et le Ciel.  « Je » et … « Toi » sont le voile
            Que l'Enfer entre eux deux a tissé. Quand ce voile
            Devant vous est levé, il ne subsiste rien
            Des sectes et credos qui nous ont enchaînés.
            Toute l'autorité des lois ne peut porter
            Que sur ton « Je » lié à ton corps et à ton âme.
            Quand … « Je » et … «Toi » ne restent plus entre nous deux,
            Que sont mosquée, temple du Feu ou synagogue ? »
                                               ( Gulshan-i râz, p. 31.)

            Bien que tous les soufis n'aient pas traité spécifiquement du problème des autres traditions, certains en ont discuté en détail. Ibn 'Arabî, qui avait pour vocation d'exposer les doctrines du Soufisme dans leur plénitude, affirme ouvertement la doctrine de l'universalité de la révélation. 

            Il est à peine besoin de relever que cette vision de l'unité transcendante des religions est à l'antipode même de syncrétismes et pseudo-spiritualités modernes qui se sont développés depuis quelques dizaines d'années par suite de l'affaiblissement de la tradition en Occident. Non seulement ils ne réussissent pas dans des formes transcendantes, mais ils tombent au-dessous de ces formes, ouvrant ainsi la porte à toutes sortes de forces néfastes, et ces forces s'attaquent aux gens qui ont le malheur de se laisser duper par leur prétendu universalisme. 

            Ibn 'Arabî et après lui al-Jîlî ont aussi élaboré la doctrine du Logos, selon laquelle le fondateur de chaque religion est un aspect du logos universel - qu'ils identifient avec «la réalité de Muhammad» (al-haqîqat al-muhammadiyyah).  Cette doctrine fondamentale, qui a été exposée surtout dans les Fûsûs d'Ibn 'Arabi et AI-insân al-kâmil d’al-Jîlî a été expliquée avec une remarquable clarté dans l'introduction et les notes de Titus Burckhardt à sa traduction de ces deux ouvrages :

            - La Sagesse des Prophètes (op. cit.) et De l'homme universel (op. cit.). La doctrine du Logos selon Ibn 'Arabi a aussi été résumée dans son Shajarat al-kawn. Cf. la traduction d'A. Jeffery in Studie lslamica, vol. X, p. 43-77, et Xl, p. 113-160. Ses notes et ses explications ne sont toutefois pas du tout conformes au point de vue musulman. 
            - Le chef-d'œuvre d'Ibn 'Arabi, les Fûsûs al-hikam ou Joyaux de sagesse est en fait un exposé du génie spirituel particulier de chaque prophète comme une « Parole de Dieu ». En outre, les soufis croient que de même que chaque être dans l'Univers est la théophanie (tajallî) d'un Nom divin, chaque religion révèle un aspect des Noms et Qualités divins. La multiplicité des religions est un résultat direct de l'infinie richesse de l'Etre divin. AI¬Jîlî écrit: « Il n'y a rien dans l'existence qui n'adore Dieu, le Suprême, dans son état, sa parole et ses actes, et même dans son essence et ses qualités.  Tout dans l'existence obéit à Dieu, le Suprême. Mais les actes du culte diffèrent par suite des différences entre les exigences des Noms et Qualités divins ( AI-Insân al-kâmil, II, p. 76 sq. » ).

            Extraits  de l’« Essai sur le soufisme » de Seyyed Hossein Nasr » Ed. Albin Michel. Paris 1980. Traduit par Jean Herbert.

            A voir : /le-sens-d-une-religion (Le sens d'une religion)










                        LDT avec Jean Herbert (faisant fonction d'interprète) lors d'une Conférence de l'UNESCO sur "Les statistiques de l'enseignement" en 1958 à Bangkok (Thailande).