Une heureuse évolution

             Souvenir de Cery ( 1962 - 1987 )


            Il était venu de l'autre côté des Alpes, il y a vingt ans, comme médecin-assistant, frais émoulu, tout frêle, la figure mince, rasé de près, avec un sourire radieux et plein d'enthousiasme.

            Le nombre des malades de l'Hôpital dépassait sept cents, et à cette époque  le personnel était réduit. Nous fai­sions même des heures supplémentaires et pourtant, nous avions pu nous retrouver, médecins et psychologue (au sin­gulier parce que j'étais l'unique) chaque après-midi à quatre heures pour prendre le thé ensemble.

            C'était un "quart d'heure" de détente où nous échangions volontiers nos idées et nos connaissances diverses. J'es­sayais de faire connaître à l'assistance cosmopolite (à part des Eu­ropéens, surtout Italiens, il y avait des Grecs, des Iraniens, des Egyptiens)  la pensée de KRISHNAMURTI, le sage de l'Inde, et celle d'Eric FROMM le psychanalyste non orthodoxe d'outre-Atlantique, tandis que notre nouvel assistant Dr L., tentait d'appliquer à notre vie quotidienne les théories de Sigmund FREUD et de Mélanie KLEIN, en interprétant nos faits et gestes.

                                                        

                                                             Hôpital de Cery Ancien Bâtiment

            Un jour, je vins au thé sans cravate, moi qui la por­tais fréquemment. Dr L. le remarqua et me demanda la raison de cet oubli :
              " ‑ Mon réveil n'a pas sonné ce matin, je me suis donc dépêché pour arriver à l'heure, omettant de mettre ma cravate, expliquai‑je.
            -  Mais c'est un acte manqué, clama-t-il, une castration inconsciente !
            -  Comme vous voulez répondis-je pour éviter toute discussion, car je sais qu'il était difficile de la disssuader une fois qu'elle est lancée."

            Quelques temps après, j'ai eu comme stagiaire une jeune psychologue vive et sympathique, qui partageait temporairement mon bureau, faute de local à cette époque. Sa présence détendait l'atmosphère de notre thé quotidien et on oublia pour un certain temps nos jeux d'interprétation.

            Un après-midi, en l'absence de cette dernière, Dr L. me demanda :
            " -  Etes-vous content de votre nouvelle stagiaire ?
             -  Oui, dis-je, elle est intelligente, mais au boulot elle ronge tous les bouts de mes crayons. Qu'en déduisez-vous ?".

            Alors, avec un air à la fois malicieux et triomphant, Dr L. s'exclama :
            " ‑ Voilà, vous avez peur qu'elle vous ronge le pénis !", ce qui déclencha l'hilarité générale.
            ‑  Je com­prends votre interprétation, répondis-je tout rougissant. Vous vou­lez dire que je crains de perdre mon autorité, ce qui ne peut être le cas avec une stagiaire qui ne vient ici qu'un mois pour sa formation. Au contraire, cela renforce mon prestige. Vous devriez parler plutôt de régression au stade oral ou de l'envie du pénis !  Pourquoi me mêlez-vous à ses fantasmes ou plutôt à vos fantasmes ?  Pour moi, elle a rongé les bouts de crayons parce qu'elle est anxieuse au travail, comme d'autres rongent leurs ongles ou fument cigarette sur cigarette !".

            Et pour me venger de ces inter­prétations fallacieuses, je racontai à l'assistance l'anec­dote du cigare de FREUD :

            " Un jour, en discutant avec ses disciples, FREUD triturait nerveusement son cigare. Puis remarquant tout à coup les regards de connivence de son entourage, il se justifia :
            " ‑ Mais vous savez bien que des fois un cigare n'est qu'un cigare !".

            Cette heureuse époque est à jamais révolue ...
 
            Plus tard, nous nous sommes perdus de vue. Dr L., marié ( avec une collègue médecin vaudoise ) s'était établi à Milan.

            L'année dernière ‑ après vingt ans depuis le début de son stage -  il était revenu visiter l'Hôpital et donner à l'occasion une conférence intitulée "Une thérapie sans théorie".
            Je ne manquai pas de venir l'écouter, impatient de savoir le pourquoi de ce revirement idéologique, lui qui était auparavant mordu de psychanalyse.
            Physi­quement, il avait bien changé : le teint bronzé, la figure pleine (et non plus en "lame de couteau" comme avant), la bouche ornée d'une paire de vi­goureuses moustaches. Sa voix avait gardé la même intonation, cependant il parlait avec assurance avec un accent plus transalpin qu'autrefois. 

             Voici ce que le Dr L. dit en substance, après avoir fait un long préambule et passé en revue les divers modèles de thérapies :
            "Ma méthode consiste simplement à comprendre les patients en tenant compte de leurs besoins du moment. Je  "sens" chaque malade, me mets à son diapason et essaie de le rendre aussi bien dans sa peau que moi dans la mienne".

            " Rien que cela, me dis-je, il revient à une théra­pie "au pif" après tant d'années passées à se triturer les méninges, il faut que je le félicite !". J'ai profité d'un moment d'accalmie après la conférence pour lui serrer chaleureusement la main :
            "- Mon cher, je suis ravi de vous revoir, dis-je.
            -  Mais vous êtes toujours là, vous ne changez pas du tout, dit-il affable.
            -  Si, si, dis-je, mais pas autant que vous. Quel chemin avez-vous parcouru pour arriver à cette maturité d'esprit et de cœur !". Il se contenta de sourire ...

            -  Avait-t-il voulu donner une leçon à notre Hôpital ? me demandai-je.

            En tout cas, c'est chez lui un processus d'évolution que peu d'entre nous arrivent à réaliser, et c'est le seul qui donne un sens à notre vie, et la motive…

 
LE-DINH Tuê
Cery, février 1982.

                        

                                          CLINIQUE Département Universitaire de Psychologie Adulte

            Chez FREUD, le psychanalyste cédait fréquemment le pas au moraliste. Un jour, alors qu'il était furieux qu'un de ses jeunes disciples eût négligé une tâche importante, un collègue lui dit pour l'apaiser :
            - Il a tout simplement oublié. C'est un acte inconscient.
            - Si on est quelqu'un de bien, on ne peut pas avoir un tel inconscient, rétorqua FREUD.

             ( S.H.   Sél."Reader's Digest"  )

             Dessin de Jean Effel - Journal "Le Monde"

             " - Vous me semblez normal, ayant des idées cochonnes, menant une vie de cochon et ne rêvant que des cochonneries."

            Jacques Lacan dans ce qu'il considérait comme un "effort pour revenir à la lettre du texte de Freud" a surtout défendu une position originale où il considérait que la psychanalyse n'était pas une thérapie (elle ne soigne rien) puisqu'il la considérait plutôt comme une herméneutique (l'art d'interpréter). Cette position se complétait par un refus de considérer que la psychanalyse ait quelque chose à dire sur ce que doit être l'homme (refus de la morale, du discours du maître). Ces réflexions l'ont conduit à remettre en question le statut du psychanalyste en tant que médecin de l'âme ou que guide spirituel et il s'appliquait à lui-même cette critique radicale :

            « Notre pratique est une escroquerie. Bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c'est quand même ce qu'on appelle d'habitude du chiqué… Du point de vue éthique, c'est intenable, notre profession… Il s'agit de savoir si Freud est oui ou non un événement historique. Je crois qu'il a raté son coup. C'est comme moi, dans très peu de temps, tout le monde s'en foutra de la psychanalyse »

            (Intervention à l'université de Bruxelles le 26 février 1977, in revue Quarto, n°2, 1981.)