Yin-Yang et Notion de Complémentarité

                   I. - L'ORIGINE DES SYMBOLES YIN ET YANG

            Quand les Occidentaux abordent la pensée chinoise, ils parlent souvent de "sagesse chinoise" plutôt que de "philosophie chinoise" et encore moins de "religion chinoise". C'est que les Chinois sont depuis l'Ancien temps un peuple empirique qui fonde sa civilisation sur les "relations humaines" : relations des êtres humains entre eux et relations entre les êtres humains et l'environnement.

            Vivant entre le Ciel et la Terre, les anciens Chinois, peuple d'agriculteurs, observaient le cycle des quatre saisons, les mouvements du soleil et de la lune, afin d'y adapter leurs labeurs et leur existence.

            Dès le Ve siècle avant l'ère chrétienne, les termes de Yin et de Yang étaient employés par les géomanciens qui cherchaient un site, une situation privilégiée et adéquate pour la construction d'une habitation, d'un temple ou d'un bâtiment publie (de même que pour les tombeaux ou autres monuments funéraires). Le sens originel de Yin était celui du versant sombre d'une montagne (ubac) ou du côté Nord, tandis que Yang indiquait l'autre versant ensoleillé (adret) ou le côté Sud.

            En Orient, le temps n'est jamais considéré comme séparé de l'espace. Les symboles Yin et Yang ont été utilisés par les astronomes pour organiser le Calendrier chinois, destiné à programmer les travaux agricoles et les activités sociales (fêtes, mariages, enterrements, manifestations diverses, etc., ). Le mot Yin évoque l'idée de temps couvert, pluvieux, de froid, d'hiver. Le mot Yang éveille l'idée d'ensoleillement, de chaleur, d'été. Le Yin et le Yang apparaissent comme les principes du rythme des saisons qui règlent l'ordre des activités humaines. Le premier correspond à l'ensemble des énergies latentes (Hiver), le second à l'ensemble des énergies vivifiantes (Eté) des hommes de cette ancienne époque, qui tantôt se dépensaient dans les champs ensoleillés, et tantôt se restauraient dans l'obscurité des retraites hivernales.

            Les hommes travaillaient au soleil, étant agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs. Les femmes tissaient et fabriquaient des vêtements à l'abri du soleil. Leurs domaines respectifs étaient l'intérieur et l'extérieur : ce sont aussi les domaines respectifs du Yin et du Yang, de l'ombre et de la lumière. Aussi l'opposition des sexes s'est-elle traduite mythiquement par l'opposition du Yin et du Yang.

            L'opposition des deux pôles Yin et Yang apparaissait comme le fondement de l'ordre social et servait de principe à une répartition saisonnière des activités de deux groupements rivaux mais solidaires et complémentaires, s'alternant comme le jour et la nuit ou les quatre saisons, et passant tour à tour au premier plan.

            Le Yin et le Yang, symboles de l'ordre social sont aussi symboles de l'ordre universel dont le fonctionnement cyclique est constitué par la conjugaison de deux manifestations alternées et complémentaires.

            Symboles de l'Espace et du Temps avec leurs changements et variations, symboles de l'Homme et de la Femme avec leurs caractéristiques et leurs activités, symboles du Cosmos avec son cycle et ses alternances, le couple "Yin-Yang" est le symbole universel du Tao.

                              YIN                                                               YANG

                             Terre                                                               Ciel
                             Lune                                                               Soleil
                              Nuit                                                                Jour
                             Hiver                                                                Eté
                          Obscurité                                                         Lumière
                          Passivité                                                          Activité 
                          Intérieur                                                          Extérieur 
                       Féminin, etc.                                                    Masculin, etc.

                II.- LE "TAO" ET SON SYMBOLE

            Le mot "Tao" en chinois signifie la Voie. La Voie qui régit le Cosmos est censée d'être la Voie à suivre pour les humains.

            Le principe fondamental de la Voie est le Mouvement, l'Univers étant conçu comme un système dynamique en perpétuel changement. Exprimé en terme imagé et sibyllin, l'aphorisme chinois "Une fois Yin, une fois Yang, voilà le Tao ne doit pas être compris dans sa traduction littérale qui risque d'en fausser le sens. Il faut recourir à une triple formule pour éviter une interprétation partielle :

            a. - "Un temps Yin, un temps Yang,
            b. - Un côté Yin, un côté Yang,
            c. - Un aspect Yin, un aspect Yang,
              C'est là le Tao".

            L'opposition Yin-Yang n'est pas, comme dans la pensée occidentale, une opposition absolue, dualiste, comparable à celle de l'Etre et du Non-Etre, du Bien et du Mal, de la Vie et de la Mort, de Dieu et du Diable. C'est une opposition relative, rythmique, alternée de deux aspects antithétiques, de deux entités antagonistes mais complémentaires, car ce ne sont que deux manifestations d'une même Réalité. Cette Réalité est souvent appelée Réalité-Ultime ou Principe Suprême ou simplement Tao.

            Ainsi, le Tao est représenté symboliquement par un diagramme divisé en deux parties noire et blanche ayant la forme de deux embryons, deux têtards accrochés en tête-bêche. La partie claire à gauche figure le Yang, la partie sombre le Yin. Le Yang naît au pôle inférieur, passe par la gauche et culmine au pôle supérieur.

            Le Yang à gauche naissant depuis en bas apparaît au pôle supérieur pour atteindre son apogée en cédant le pas au Yin naissant qui à son tour atteint son apogée pour recéder le pas au Yang et ainsi de suite. Les deux points noir et blanc indiquent l'idée que : chaque fois que le Yang ou le Yin arrive à son apogée, il contient déjà le germe de son opposé. Rien n'est donc uniquement Yin ou uniquement Yang. Tous les phénomènes naturels sont des manifestations d'une oscillation continue entre le Yin et le Yang en proportions variables et impensables séparément. Toutes les transitions s'opèrent graduellement en une progression ininterrompue dont l'équilibre dynamique (du Yin et du Yang) constitue l'ordre naturel. Cette conception d'un monde en perpétuel mouvement et en incessante transformation est élaborée en un système de combinaisons diverses de deux principes primordiaux du Yin et du Yang dans le Yi-king ou "Livre des Changements".

                III.‑ LE YI‑KING OU "LIVRE DES CHANGEMENTS"

            Considéré comme le plus ancien livre de la Chine, le Yi‑king, livre du Tao, est appelé en Occident "Livre des Changements", "Livre des Transformations" ou "Livre des Mutations", exprimant tous l'idée de Mouvement.

            En effet, le mot chinois Yi signifie mouvement ou déplacement ou changement ou transformation suivant le cas. Le mot "king" désigne la trame d'une étoffe, les fils qu'on peut combiner de diverses façons pour former des figures ou des images.

            A l'origine, le Yi-king était considéré comme un livre divinatoire contenant 64 figures ou hexagrammes, formés des symboles du Yin et du Yang. Dans l'antiquité, les oracles les plus anciens se limitaient aux réponses "oui" et "non". Le Yi‑king a servi ce langage binaire pour traduire les combinaisons du Yang, le "oui" exprimé par un trait plein ( - ), et du Yin, le "non" exprimé par un trait discontinu ( - - ). L'ensemble du système des hexagrammes est construit sur la base de ces deux traits symboliques.

            En les combinant par deux. on obtient quatre configurations :



 


            En ajoutant un troisième, on arrive à huit "trigammes":



 

            En utilisant six éléments pour faire un "hexagramme", le nombre des combinaisons s'élève 64 hexagrammes, disposés en plusieurs modèles dont voici les deux plus courants:


            Selon le Yi‑king, les trigrammes et les hexagrammes représentent les manifestations du Tao, engendrées par l'interaction dynamique du Yin et du Yang, qui se reflètent dans diverses situations humaines ou maints phénomènes naturels, considérés comme des étapes d'un changement incessant.

            La connaissance du Tao, l'esprit ou la loi de ce changement figuré dans ces 64 archétypes cosmiques permet d'avoir une vue satisfaisante des événements, d'y découvrir la conjoncture présente parmi diverses formes de conjonction ou d'opposition afin de prendre une décision adéquate et opportune.

            Chacun des 64 hexagrammes figurant en tête d'un chapitre du Yi‑king possède un sens défini, éclairé par des sentences et des commentaires auxquels on attribue une valeur oraculaire mais qui sont en fait le fruit et la richesse d'une longue expérience traditionnelle.

            Chaque hexagramme peut passer en un autre par un mouvement correspondant d'un ou de plusieurs traits (Yin et Yang); on obtient ainsi au moins 4.096 états de passage différents (64 X 64 = 4.096) qui sont censés épuiser toutes les solutions possibles d'une action humaine dans son contexte spécifique.

            Dans le jeu des possibilités cosmiques ou humaines, plus les choix sont variés et multiples, plus est grande la liberté de réagir (d'adaptation et de création). La pensée chinoise ne prône pas un déterminisme rigoureux.


            IV.‑ LES CARACTERISTIQUES DU YIN ET DU YANG

            La pensée chinoise ne connaît pas de dualisme, surtout le dualisme dit cartésien de l'Occident.

            Yin et Yang ne sont pas considérés comme opposés ou contraires. Issus tous les deux du Tao en transformation constante, ils sont complémentaires, c'est-à-dire nécessaires et indispensables l'un pour l'autre. Leur interdépendance peut être comparée à celle de deux pôles négatif et positif d'un courant électrique. Chaque pôle est contraire à l'autre, mais c'est de l'ensemble que se produit le courant. Sans différence de potentiel, il n'y a pas de courant possible. Le principe de polarité, bien manifeste dans la nature et dans les sciences, implique inéluctablement le principe de complémentarité,

            La pensée chinoise, image de la loi universelle, s'avère fondamentalement relativiste.
Yin et Yang ne sont jamais considérés comme absolus. Bien que Yin soit traditionnellement assimilé à la nature féminine et Yang à la nature masculine, le monde oriental admet plus naturellement la bisexualité que le monde occidental. Pour les Chinois, homme ou femme possède en chacun la nature Yin et la nature Yang en proportions variables, suivant son comportement et selon les circonstances de sa vie. Un homme peut être "yin" vis-à-vis de son souverain (ou son supérieur) ou de son père, et "yang" à l'égard de son épouse ou de ses enfants. Ministre, il peut être "yang" face à un souverain indigne, quitte à devenir "yin" en se retirant et en démissionnant de ses fonctions. Et selon le moment, il peut se montrer "yin" envers sa femme et ses enfants, et parfois en leur cédant la place si les circonstances l'exigent.

            Dans son existence, tout être humain peut traverser des phases yin et yang, comme la société des périodes d'ordre et de désordre et le monde des alternances de paix et de guerre.

            Le Taoïsme originel était considéré comme "yin", étant de nature mystique, contemplative, visant à l'épanouissement intérieur par la connaissance intuitive.

            Le Confucianisme originel était conçu comme "yang", rationnel, dominateur, s'occupant de l'ordre social par des connaissances pratiques en vue d'améliorer les relations humaines.

            Ces deux courants de pensée au lieu de s'exclure se complètent. "Les êtres humains pleinement réalisés selon Tchouang-tseu, un maître taoïste du IV e siècle avant J.C., par leur "immobilité" deviennent des Sages (image des saints en Occident), par leur "mouvement" des Rois (image des héros en Occident). Le disciple de Lao-tseu voulait dire par là que l'homme "éclairé", celui qui a compris le Tao ou la Loi universelle, sait réaliser une harmonie entre le Yin et le Yang.

            Ainsi, un Chinois pouvait être simultanément, ou successivement (cas le plus fréquent) confucianiste, taoïste et bouddhiste, tout naturellement, sans crise de conscience, ni sentiment de culpabilité. Quand l'Occident parle de "conversion", l'Orient entend "ouverture".

            De même, dans l'approche de la bisexualité, une proportion inusitée de "yin" ou de "yang" chez un homme ou une femme est révélée par les Occidentaux comme une "perversion" tandis qu'elle n'est considérée par les Orientaux qu'en terme de "tendance".

            La philosophie occidentale cherche les choses dans leur essence, tandis que la pensée chinoise les étudie dans leurs transformations mouvantes. Ce qui est intéressant ce n'est pas la spéculation statique mais une vue dynamique des tendances et leurs interrelations (et inter-réactions).

            Ainsi, la civilisation occidentale peut être perçue comme de tendance "yang", active et rationnelle, régie par la pensée analytique avec la prépondérance des scientifiques et des savants de tout bord sur les artistes, les poètes et les philosophes ...

            D'un autre côté, la tendance "yin" paraît prédominante dans la civilisation orientale plus passive, où prévaut la pensée intuitive et synthétique, où les hommes de science font défaut et le monde dit "irrationnel" est plus facilement admis.

            D'autre part, une civilisation "yin" peut passer au "yang"-  parce que le germe y est déjà -comme celle du Japon qui s'est enrichie de la technologie occidentale.

            De même, une civilisation "yang" peut plus ou moins virer au "yin" -  le germe y est déjà aussi - comme celle de l'Occident après la seconde guerre mondiale, avec cet engouement pour la culture orientale, pour la médecine chinoise, pour le yoga indien, sans oublier le réveil brutal du féminisme - "yin" naturellement - qui déstabilise brutalement l'univers "yang" masculin.


            V.‑ LA NOTION DE COMPLEMENTARITE

            Actuellement à la page, la vision "systémique" est considérée comme un nouveau paradigme ou un nouveau modèle de pensée, opposée à la pensée occidentale dite "cartésienne-newtonienne" analytique, rationnelle, traitée de mécanique, de linéaire, de réductionniste, la pensée systémique se déclare être synthétique, holistique (globale), dotée de potentiels d'auto-régénération, d'auto-organisation voire d'auto-transcendance. Elle conçoit que les êtres humains sont en interaction avec l'environnement qui est lui-même un système vivant capable d'adaptation, de création et d'évolution ; d'où l'appellation vision "écologique".

            Les nouveaux adeptes de la pensée systémique tentent de minimiser, voire de discréditer l'ancienne pensée cartésienne-newtonienne, ignorant que malgré leur opposition, ces deux visions sont comme le Yin et le Yang, d'aspects contraires mais solidairement complémentaires.

            La notion de complémentarité est primordiale dans le domaine de la physique atomique et subatomique. D'après le physicien Fritjof CAPRA (1), cette notion permet de saisir aisément la théorie de la relativité d'Einstein selon laquelle le temps et l'espace ne sont plus considérés comme deux entités séparées. Elle éclaire d'une lumière nouvelle ce prétendu paradoxe de la physique quantique selon lequel un électron peut se comporter tantôt comme "particule", tantôt comme "onde" :



Particule et Onde


 

            En effet, l'opposition entre l'image particulaire et l'image ondulatoire n'est qu'apparente et dépend de la situation. Dans certaines situations, l'aspect particulaire domine ; dans d'autres, les particules se comportent comme des ondes; et cette double nature est également présentée par la lumière et tout autre rayonnement électromagnétique. Ainsi, au niveau subatomique, la matière n'existe pas avec certitude à des places définies, mais manifeste plutôt une "tendance à exister", et les phénomènes atomiques ne surviennent pas avec certitude, mais manifestent plutôt des "tendances à survenir", exprimées comme des probabilités (2).

            De même, la consultation oraculaire du Yi‑king constitue une épreuve de probabilité visant à trouver une issue dans la complexité des situations humaines conçues non pas comme statiques, mais comme des phases transitoires dans un processus de changement incessant. Les 64 hexagrammes n'indiquent pas chacun une au plusieurs solutions définies et miraculeuses, mais représentent, dans l'étude des mutations et des transformations des traits yin et yang, les "tendances à survenir" des événements probables. L'interaction et la fluctuation du yin et du yang en plus ou en moins peuvent changer diamétralement les aspects d'une situation, comme les possibilités multiples des interconnexions des particules qui les transforment en deux images incompatibles : particulaire et ondulatoire d'un même mouvement cosmique.

            Lors de son voyage en Chine en 1937, le physicien danois Niels BOHR, qui a introduit la notion de complémentarité dans la théorie quantique, fut profondément impressionné par le parallélisme entre son approche atomique et le concept chinois de la complémentarité yin‑yang. Dix ans après, en 1947, lorsqu'il fut fait chevalier pour ses réalisations scientifiques, il choisît comme "arme" pour son blason le symbole "yin‑yang" avec la devise CONTRARIA SUNT COMPLEMENTA (Les opposés sont complémentaires) (3).

            Les recherches neurophysiologiques réalisées au cours des vingt‑cinq dernières années ont confirmé la nation de complémentarité dans l'étude du cerveau. Le Prix Nobel de physiologie et médecine couronna en 1981 les découvertes du Dr Roger W. SPERRY (né en 1913 aux U.S.A.). Ce dernier a accompli dès 1950, avec son équipe, de nombreux travaux sur la bipolarité des deux hémisphères du cerveau, à l'Université de Chicago d'abord, au Californian Institute of Technology, ensuite.

            Il en résulte que l'hémisphère gauche détient le pouvoir de différencier les faits, d'analyser les éventualités, de discerner rationnellement (esprit technique, mathématique, logique, organisateur).

            L'hémisphère droit semble appréhender les faits d'une manière globale, les résoudre par intuition, les traiter de façon plus diffuse et simultanée (esprit synthétique, imaginatif, dons artistiques).

            La bipolarité des deux hémisphères du cerveau se rapproche rigoureusement de la bipolarité "yin-yang" du Tao. La nature Yang correspond à la dominance des caractères masculins dans l'hémisphère gauche du cerveau. La nature Yin correspond à la dominance des caractères féminins dans l'hémisphère droit du cerveau.

            La combinaison des caractéristiques des deux hémisphères permet un fonctionnement optimum du cerveau. De même l'harmonisation des deux pôles yin‑yang chez l'être humain est l'indice d'une personnalité bien équilibrée.

            L'individu "hémisphère gauche" ou l'être cognitif et l'individu "hémisphère droit" ou l'être affectif d'essence pure (comme l'homme intégralement yang et la femme intégralement yin) ne sont pas concevables en tant que "personne bien évoluée et épanouie" qui peut coordonner et réunir les deux aspects humains en une seule identité.

            L'individu "qui se réalise" est de la famille des "gauche-droit" ou de celle de "droit-gauche" dont les deux hémisphères en interaction peuvent se relayer efficacement suivant le moment et les circonstances.

            En général, l'une des deux hémisphères répond en premier en inhibant plus ou moins l'activité du second, tout en étant plus ou moins sous le contrôle de l'autre (démontrant ainsi leur interdépendance).
            D'une part, ils coopèrent dans le fonctionnement du cerveau, chacun, par ses facultés, servant de complément à l'autre.
            D'autre part, ils sont en compétition comme si chacun des hémisphères entendait empêcher l'autre de travailler tout seul.

            Pourtant, cette activité d'inhibition réciproque et de contribution mutuelle garantit à l'individu la possibilité de réagir de façon appropriée aux diverses circonstances de la vie quotidienne en stimulant les capacités d'un des deux hémisphères ou en combinant les aptitudes de tous les deux.

            Pareils au Yin et au Yang du Tao, les deux hémisphères droit et gauche du cerveau sont antagonistes mais complémentaires.

            VI.‑ CONSIDERATIONS GENERALES

            La notion de complémentarité, issue du Tao qui implique le Mouvement et le Repos, l'Aller et le Retour, englobe à la fois les deux paradigmes : systémique et cartésien-newtonien.

            L'Occident a toujours cette tendance d'exclure ceux qui sont opposés et contraires (Le dualisme occidental existe bien avant Newton et Descartes et s'est accentué avec la croissance industrielle).

            L'Orient n'échappe pas à "son dualisme", mais avec sa notion de complémentarité millénaire presque viscérale, se montre relativement plus tolérant que l'Occident. Les querelles de religions n'ont jamais entraîné, chez le peuple chinois, des guerres ou des massacres généralisés.

            La société industrielle moderne, croyant pouvoir élever constamment le "niveau de vie", abaisse progressivement la "qualité de vie". Quand on proclame "Le temps c'est de l'argent" et qu'on en fait une devise, on oublie que "Le temps est aussi la Vie". Et on ignore, ou on fait semblant d'ignorer que "L'Espace est aussi la Vie". Sur Terre, le sol est déjà plus ou moins encombré par des produits toxiques et des déchets atomiques. Au Ciel, à côté des avions supersoniques qui s'y baladent jour et nuit avec leurs ogives nucléaires, on veut encore, avec "la guerre des étoiles", en ajouter des missiles intercontinentaux plus performants, et si possible, des navettes spatiales habitées.

            A peine affranchi de la peur du Diable et de celle de  l'Enfer, le monde industriel moderne veut‑il s'identifier au Diable et créer concrètement un enfer sur terre ? C'est que la peur est toujours présente, cette peur est associée aux illusions du savoir et du pouvoir qui, selon les enseignements du sorcier Yaqui (Carlos CASTANEDA, 1973, Gallimard, Paris), constitue un obstacle pour arriver à la Connaissance, pour Vivre pleinement son Existence. 

            Seule, la notion de complémentarité permet une prise de conscience rapide de cette pensée écologique, nécessaire et indispensable à la survie de l'être humain et de son environnement.  L'être humain qui ne penserait qu'à sa propre survie détruirait inéluctablement son environnement et se détruirait lui-même, comme le monde actuel est en train de s'en rendre compte.

            La devise du blason de Niels BOHR : CONTRARIA SUNT COMPLEMENTA (Les contraires sont complémentaires) devrait être inscrite en lettres d'or sur le fronton du siège de l'O.N.U. à NEW‑YORK. Oubliant qu'ils font partie d'un "système" interdépendant, les pays membres actuels n'ont d'autres liens qu'économiques (associés à quelques bribes culturelles) basés sur la méfiance et les rapports de force (financiers ou militaires).

            Sans l'acceptation de la notion de complémentarité, les mots "démocratie", "égalité", "solidarité", "tolérance" etc.. resteraient lettres mortes. Dans un pays civilisé, les divers partis et groupements forment un système qu'on ne saurait dissocier sans dommage pour la marche de la nation. Or les groupes sociaux et politiques, sous couvert de différences de classes, d'ethnies, de religions, d'idéologies diverses, au lieu d'une coopération fructueuse, perdent leur temps et leur énergie dans les affrontements stériles, en s'opposant dans le but de s'exclure mutuellement. Pourtant, il est facile pour chaque citoyen d'imaginer ce qui se passerait si une seule classe sociale ou un parti unique détenait le pouvoir, ou encore si on mettait dehors tous les immigrés.

            En usine ou en institution publique ou privée, la notion de complémentarité apporte une cohésion et une motivation suffisantes pour écarter la suspicion et les rivalités aux divers échelons de l'établissement. Le plus souvent, le soi-disant "manque d'informations" et les "heurts de compétence", ne sont que des figures de rhétorique utilisées pour masquer les "conflits des personnes".

            Sur le plan familial, la notion de complémentarité s'avère primordiale en permettant aux membres du "système" d'accepter facilement leurs dissensions, leurs contradictions et leurs ambivalences.

            Il en est de même quant au mariage et au couple. Le mot AMOUR sonnerait faux si la notion de complémentarité n'était pas admise d'emblée. Malheureusement, l'homme et la femme s'opposent et s'affrontent déjà avant de former un couple, avec l'idée de "trouver l'âme sœur". Car celui ou celle qui cherche l'âme sœur (qui n'a pas eu cette illusion romantique une ou plusieurs fois dans son adolescence ?), encore à l'âge adulte, est une personne peu mature, narcissique, qui court à la recherche de son image, c'est-à-dire de son identité. Or l'AMOUR ne vient que quand l'un accepte l'autre TEL QU'IL EST et vice-versa.

            Selon Edgar MORIN ("Le vif du sujet", Seuil, Paris 1969), "dans le couple s'inscrit la quadrature du cercle amoureux: l'amour du couple, ce n'est pas la rencontre de deux unités, c'est l'unité formée par l'union de deux dualités insuffisantes ... ". Par "deux dualités insuffisantes", l'auteur sous-entend deux êtres dont les deux polarités intrinsèques (qu'on peut nommer "yin" et "yang", ou "anima" et "animus" selon la terminologie de C. G. JUNG) ne sont pas assez harmonisées pour être "matures". Or qui peut se targuer d'être déjà "mûr", c'est-à-dire autonome et responsable au moment de son mariage ? Le plus souvent, la maturité vient avec la vie conjugale, familiale, même professionnelle et sociale, grâce aux échanges des relations interpersonnelles et intergroupes.

            Dans l'ancien temps, le mariage était soutenu par les traditions ancestrales, familiales et religieuses. Actuellement, les liens religieux se relâchent, la cellule familiale perd sa consistance, les sciences dites humaines ne cherchent en général qu'à justifier les problèmes des humains (ou à les culpabiliser davantage) en opposant les gens dans leurs "systèmes" (individuel, familial, social) et en leur trouvant des boucs émissaires appropriés ou forcés. De plus, la situation se complique avec le féminisme qui bouleverse le comportement masculin et déstabilise l'équilibre déjà instable du mariage.

            La notion de complémentarité aiderait les deux partenaires à tenir compte des particularités opposées et contraires de chacun, considérées habituellement comme autant de distances infranchissables.

            "Mais lorsque l'on a pris conscience de la distance infinie qu'il y a toujours entre les deux êtres humains, quels qu'ils soient, une merveilleuse vie "côte-à-côte" devient possible : il faudra que les deux partenaires aient la capacité d'aimer cette distance qui les sépare et grâce à laquelle chacun des deux aperçoit l'autre, entier, découpé sur le ciel" ( R. M. RILKE, 1875‑1926 ).

              Dans le cas contraire, selon le poète autrichien, "le partage intégral - de l'Amour - entre deux êtres se révèle impossible, et chaque fois que l'on pourrait croire qu'un tel partage a été réalisé,  il s'agit d'un accord qui frustre l'un des partenaires ou même tous les deux de la possibilité de se développer pleinement."

            Le mariage, comme toute relation, est ressenti dans le contexte social actuel comme un paradoxe.

            De même, la Vie, le Monde, la Nation, la Société et l'Individu lui-même, n'échappent pas aux diverses ambivalences et aux maintes contradictions.

            Ce n'est qu'en arrivant à dépasser le paradoxe, en admettant implicitement cette notion de complémentarité, que l'être humain parvient à un épanouissement optimum.

            Car nul ne peut accepter la Vie, le Monde, les Autres, sans s'accepter soi-même et sa dualité intrinsèque.


            VII.‑ CONCLUSION

            La civilisation occidentale dynamique, atteignant l'apogée Yang, commence à glisser vers le pôle Yin  (prophétie d'André MALRAUX pour le XXIe siècle), pendant que la civilisation orientale statique, touchant au point culminant Yin, a déjà amorcé son virage vers la phase Yang (ère Meiji au Japon, puis règnes de Mao et de Deng en Chine.)

            Vu ce processus d'évolution d'apparence opposée et contraire, Rudyard KIPLING (romancier et poète anglais, né à Bombay - 1865-1936 - chantre de l'empire britannique) n'a pas eu tort de clamer que l'Est et l'Ouest étaient voués à ne pas se rencontrer.

            Mais dans une perspective structurale embrassant le monde entier, Johann Wolfgang GOETHE (le plus illustre des écrivains allemands, 1749-1832) a bien eu raison, presque un siècle avant, d'affirmer la complémentarité des deux civilisations :

            "L'Orient et l'Occident
            Ne peuvent plus être séparés".

             "Orient und Occident
            Sind nicht mehr zu trennen"
            (cité par Richard WILHEIM, traducteur allemand du Yi-king).

            Toutefois, c'est à un orientaliste américain de ce siècle que revient cette belle réflexion :

            "Une civilisation digne de ce nom ne naîtra que le jour où l'Occident comprendra l'Orient, et l'Orient l'Occident. L'humanité, ayant éprouvé enfin qu'elle ne forme qu'une seule et même famille, pourra se libérer des principes aberrants et néfastes que suscitent aujourd'hui les nationalités, les races, les castes et les croyances. Alors seulement, on pourra parler d'une ère nouvelle"  (W. Y.  Evans-Wentz).

 
Le Mont-sur-Lausanne
Printemps  1985

L.D.T.


            (1) Le Tao de la Physique, Edition Chou, Paris, 1979  et Le Temps du Changement, Editions du Rocher Monaco, 1983.

            (2) D'après Fritjof CAPRA, ouvrages cités.
            (3) D'après Fritjof CAPRA, ouvrages cités.

                                                     Photo du Sphinx en Egype